LA LINGUA FRANCA: une langue méditerranéenne
à travers les siècles,
par Roberto Rossetti
[Université de Nantes, 22/23 Avril
2002, Chaire Du Bellay de
l’Académie de la
Méditerranée]
© 2003 Roberto Rossetti. Tous droits reservés.
Appendices
Pour placer ces notes dans le
contexte approprié il est avant tout nécessaire de mentionner
quelques données de base: il ne s’agit là que de six pages
judicieusement choisies sur environ 60 consacrées au
phénomène de la Lingua Franca, en tant que patois contigu de l’Italien.Tout au début ce vernacle fut
nommé Franc par
les premiers savants à le mentionner (1475-1671): les ambassadeurs Vénitiens Contarini
et Bernardo ainsi que les réligieux Haedo, Dan et Luca di San Giovanni.
Puis, surtout entre les voyageurs anglophones il prit le nom de Lingua Franca
(1670-1891: Covel, Barbot, Norden, Playfair,
Grion.) Pendant son âge d’or les écrivains
français le nommèrent Langue Franque (1731-1912: La Condamine, Varnier, Faidherbe, Cohen.) Après la conquête
de l’Algérie, et uniquement dans ce contexte l’on se
réfère au Sabir (1884-1968: Faidherbe, Reclus, Galland, Perego, Martinet.)
Chaque langue est formée par un Corpus de sources littéraires, et par un groupe humain qui la parle sur un territoire précis; ceci tient pour les pidgins aussi et pour retenir les données de base de la Lingua Franca il est utile de la comparer à la littérature résidue de l’Etrusque, qui consiste en à peu près 10.000 épigraphes, dont 2.600 à Chiusi et 1.000 à Perouse.
Depuis la constatation en 1444 qu’il s’agissait d’une langue séparée, l’Etrusque est maintenant parfaitement lisible; la difficulté consiste plutôt dans un Lexique très exigu, aboutissant à peine à 389 mots, depuis la mystérieuse découverte de la Tabula Cortonensis , longue de 200 mots, qui en 1992 en a devoilé dix nouveaux tout d’un coup. Puisque c’est une langue écrite, on peut toujours attendre que d’autres épigraphes plus longues, jallies de quelque site archéologique viennent côtoyer le calendrier des bandelettes de la Momie de Zagreb (1200 mots) la tuile de Capoue (300 mots) les plaques d’or de Pyrgi (52 mots) la stèle de Pérouse (130 mots) ou celle de Lemnos (33 mots). On ne connait pas exactement la traduction de titres officiels tels que Loucoumon et Zilac , vaguement rendus comme ‘roi’ et ‘magistrat’. Pour ce qui est des nombres , les premiers six nous viennent du Dé de Vulci, conservé dans la Bibliothèque Nationale de Paris, mais justement il y a des doutes sur quels soient le 4 et le 6; les dizaines jusqu'à 80, viennent d’inscriptions funéraires. Il semblerait (3 ci, 30 cialx) que les dizaines soient indiquées par le suffixe alx (=ante) et sachant que Nurφ était 9 l’on peut tenter de réconstituer 90 avec Nurφalx, sans quoi 2 c’est zal mais 20 est zavrum et l’on ne pourra en avoir la preuve sans de témoignages épigraphiques .
En dépit de sa longue histoire, la Lingua Franca n’a gagné sa place dans la famille des langues qu’en 1877 avec la querelle littéraire entre Louis Lucien Bonaparte Prince de Canino, et le polygraphe anglais Hyde Clarke , mais justement sur le Dictionnaire de 1830 certains mots semblent bien trop sophistiqués pour avoir lieu dans un Pidgin sans le confort de vérifications historiques. Ainsi le réperage effectif de chaque mot dans son contexte donne nouvelle vie à une langue morte, tels que les rares mots en Lingua Franca identifiés par Rossi et Cortelazzo. De même pour les additions: l’indispénsable Dictionnaire contient tous les nombres qu’il faut sauf 80, peut être parce que c’est une exception du français quatre-vingts. (Alan Corré, en illustrant le filon contigu du jargon de cirque Polari, nous apprend que pour les chiffres 7, 8 e 9 il y avait les alternatives 6-1, 6-2 et 6-3 dont on ignore la raison.) Et dans les Sources de la Lingua Franca je n’ai pu trouver de démonstration positive pour les nombres 10, 11, 18 et 50, lacune plutôt grave pour un trade jargon (langue marchande); car ce ne fut qu’un jargon parlé, avec seulement 60 sources directes (en premier lieu le Dictionnaire de 1830) et autant de descriptions dont on peut glaner de précieuses données quant à la distribution géographique, consistance numérique et poids social des diverses communautés.
Le groupe humain qui utilisait cet instrument de communication consistait principalment en des marchands isolés qui voyageaient jusqu’à Alep, ainsi que d’esclaves prisonniers des Bagnes dans les Régences de Barbérie , sur lesquels les Sources sont beaucoup plus détaillées . Tout comme à Malte, le Bagne était formé par un ou deux étages, destiné à la garde des esclaves pendant la nuit; autour d’un porche qui entourait la cour interieure s’ouvraient les locaux souvent blanchis à la chaux chacun desquels hébérgait de 15 à 20 esclaves qui dormaient sur des nattes; responsable de la discipline, de la distribution des repas, des habits de travail , et du triage journalier aux lieux de travail était le Guardian Basci à la tête d’un corps de gardes par l’entremise desquels il récelait ce que les esclaves parvenaient à voler (curieusement la proprieté personnelle était tolerée dans les Bagnes et il était commun que les esclaves fissent testament avant de s’embarquer.)
Il choisissait aussi les esclaves à être rachetés au cours des fréquentes missions des Pères Trinitaires, Carmelitains ou Franciscains ; Venture de Paradis nous renseigne qu’en cela des facteurs importants étaient le rang, le sexe, l’age et la santé mais surtout l’expérience individuelle, puisque chaque navire devait disposer de deux “Pertuseri, charpentiers de bord” donc Calafats qui étaient difficiles à racheter car très rares et prisés.
Des chroniqueurs contemporains comme Diego de Haedo et Pierre Dan l’on peut glaner des données assez précises ainsi que les listes des Bagnes de chaque ville. Alger (qui en comptait le plus grand nombre parce que la Course n’était pas l’affaire d’armateurs privés comme à Tunis, mais elle était gérée directement par l’état) à l’époque de Barbarossa et de Charles V pouvait compter sur une population totale de quelques 60.000 habitants, presque la moitié desquels étaient chrétiens rénégats originaires des plus diverses contrées d’Europe : l’Italie. l’Espagne , la Provence tout comme la France du nord ou l’Angleterre; avec les 10.000 Levantins, ces rénégats formaient la majorité de la population ; ensuite il y avait environ 12.500 Algériens autochtones ou Baldi; les Moriscos chassés de l’Espagne étaient 5.000; les Cabyles 3.500 ainsi qu’un groupe indéterminé d’Arabes ; les Juifs étaient environ 5.000 . En plus de toutes ces gens, Alger hébergeait 25.000 prisonniers chrétiens presque tous de langues romanes : espagnol, italien, catalan, provençal, français, portugais. C’étaient surtout les Guardian Basci et leurs subordonnés à employer la Lingua Franca pour s’adresser aux esclaves qui s’ingéniaient a répondre dans leur propre parler, s’ils ne demeuraient assez longtemps pour apprendre les langues locales.
Certains Bagnes avaient deux noms, celui du propriétaire ou bâtisseur, ainsi que celui de la Chapelle annexe, plus utilisé par les esclaves chrétiens ; en 1634 Alger disposait de six Bagnes : du Beylik (ou de Sainte Catherine) Ali Arabagi (ou de Saint Roch) du Pacha (ou de la Très Sainte Trinité) Ali Mami, Sidi Hassan et des Coulourlis (couloughlis= fils de janissaires turcs et de femmes locales.) En 1675 il n’en restait que quatre et seulement trois en 1830.
Tunis en 1635 pouvait disposer de neuf Bagnes bien
qu’avec moins d’esclaves: de
Soliman, du Pacha, d’ Ali
Mami, de Sidi Mamet, de Mourad
Bey, les deux du Dey Yousouf, de la Patrona e celui tout neuf de Cigala . Un Rapport sur l’Etat
des Royaumes de Barbarie , Tripoli, Tunis et Alger
rédigé à
Rouen en 1703 en liste treize, uniquement sous le nom des Saints
Patrons: à Tunis les prisons des esclaves sont au nombre de treize
sous le nom
1. de la très Sainte Trinité
2. de Saint Luc
3. de Saint Sébastien
4. de Saint François
5. de Saint Leonard
6. de L’Annonciation
7. de Sainte Croix
8. de Saint Joseph
9. de Sainte Rosalie
10. de Saint Charles
11. de Sainte Catherine
12. de Notre Dame du Mont Carmel
13. de Notre Dame du Rosaire.
Des investigations conduites par Riggio l’on déduit qu’en 1797-1802 la situation avait profondément changé, avec la clôture de la plus grande partie des Bagnes et le transfert des esclaves restants.
Tripoli à cause du moindre trafic n’en avait que trois: le Bagno Vecchio (ou de la Madone du Rosaire) édifié en 1615, le Bagno Nuovo (ou de Saint’Antoine) de 1640, et le Bagno Nuovissimo (ou de Saint Michel) de 1664.
L’on connait très peu au sujet des esclaves à Salé , qui à l’époque était considérée un autre important repaire à filibustiers.
En ce qui concerne un territoire proprement défini au delà des Régences Barbaresques, la notion empyrique oscillait entre le Maghreb et le Levant , et du Sahara Algérien à la Géorgie. À ne pas considérer les propos de Mac Carthy et Varnier (1852): elle est véritablement la langue de tout le bassin de la Méditerranée. On la parle à Constantinople comme à Gibraltar; à Marseille comme à Alger; à Tunis, à Tripoli, à Alexandrie; dans les villes de l’Adriatique et de la Mer Noire comme dans les Echelles du Levant.’ Puisque dans l’enthousiasme de leur harangue ils affirment sans en apporter des preuves qu’elle arrivait au fin fond des oasis de Ziban , Beni Mzab et de Touat; néanmoins l’insistence sur le facteur maritime est bien fondée: la diffusion des pidgins Espagnols aux Philippines, comme le montrent les noms mêmes (Caviteño, Cebuano, Zamboangueño) était déterminée par ceux qui sont les meilleurs mouillages. Ce sont finalment des accidents historiques à nous montrer les courants du trafic corsaire comme les fameuses razzias d’Otranto (1480) , Sperlonga et Fondi (1534) ou Positano : Entre les Ex Voto du Sanctuaire de la Madone de l’Arc à l’ombre du Vésuve est une précieuse collection de câbles et amarres offertes par des marins du 18° Siècle rescapés au naufrage, ainsi que 8000 tablettes peintes à partir de 1491 (700 desquelles anterieures à 1600) : beaucoup de matériel fut dispersé sous Napoléon et certaines tablettes furent transferées au Musée Naval de Venise qui en exhibe au moins deux en remerciement pour être rescapé aux pirates barbaresques. La Sérénissime avait tenté de résister la Course dès les Traités de 1392 et 1438 avec Tunis.
Un nouveau cycle de traités après les bombardements Anglais (1655) et Français de Tripoli (1685) inauguré avec Alger et Tunis (1763) Tripoli (1764) et le Maroc (1765) dénoua la Ligue de 1749 contre les pirates Barbaresques entre Venise, Gênes, Naples et le Saint Siège. Les menaces répetées de Tripoli obligerent le Savio alla Mercanzia Antonio Cappello à rappeler le Bascià a honorer les pactes, mais le bombardement de Zara par Ahmet Raìs causa en août 1766 une menaçante visite en Barberie par l’Amiral Jacopo Nani au commandement d’une escadre formée par la Vigilanza, la Tolleranza, la San Michele, la San Vincenzo et deux Corvettes, qui amenèrent Tripoli a désister pour le moment, jusqu’à de nouvelles crises qui furent à l’origine de l’expédition du Capitaine Pasqualino contre Tripoli (1778) avant du cycle d’Angelo Emo (1784) contre Sousse, à nouveau Sousse et Sfax (1785) enfin Sousse et Bizerte (1786) . Un dernier traité avec Tunis fut signé en 1792.
[Des notes de Filippo Nani in: M.Nani Mocenigo, Storia della Marina Veneziana, Rome 1935]
Le déclin des corsaires Barbaresques survint après les ‘visites’ à Alger-Tripoli du Capitaine Decatour (1804) le Commodore Decatour (1815) et de Lord Exmouth , qui en 1816 signa une trêve maritime avec la délivrance des prisonniers de Tunis relevant des îles Ioniennes et de Sardaigne, laquelle envoyait une escadre à Tripoli encore en 1825.
En faute de données plus précises il suffit de feuilleter les chroniques de ces temps-là pour tomber sur des noms typiques de rénégats comme Hassan Corso et Hassan Pisano (néanmoins aucun Hassan Sardo n’est jamais mentionné): les rafles avaient lieu surtout en contrebas des Presidios de Porto Ercole et Porto Santo Stefano. L’île de Giglio fut visée déja des temps de Khair ed Din Barbarossa jusqu’à la furibonde réaction collective des habitants le 18 Novembre 1799, et ce ne fut pas la dernière.
A ne pas considerer des établissements isolés en des lieux inaccessibles comme Saracinesco et Cervara qui en gardent encore des traces dans l’accent, ou certains endroits de la côte Provençale tout comme les presque mille Carolins de Tabarque , déguerpis en 1737-1816 à Carloforte en Sardaigne qui encore aujourd’hui compte quelques 6000 habitants à l’accent Gênois fort marqué.
N’étant jamais
arrivé à se créoliser par
faute d’une littérature à soi , donc sans un peuple, un patois semblable à la
Lingua Franca est toujours vivant à cause de besoins marchands. Ainsi
que Folena et Vianello l’ont documenté, il y eut un premier clivage entre l’Arabe et le Grec avec ses
épicentres à la Crète et Corfou; suite au déclin
d’Alexandrie (1875-1956) la relève dans le raccordement fut prise par Salonique , Stamboul et Jérusalem avec leurs
nombreuses colonies alloglottes.
En milieu balcanique il faut aussi distinguer les épisodes forcement limités du Stradiotesco (patois utilitairie d’échange avec les milices locales du 16°Siècle) et du Greghesco (instrument littéraire satyrique) de la longue evolution du Schiavonesco qui, embrassant quatre siècles (un des premiers éxemples se trouve dans l’Orfeo du Politien , 1480) fait surfarce occasionellement même à present avec l’Addio au goût de Trieste employé communement dans la Slovenie, à la Fata Morgana mentionnée routinairement en Macédoine à présent. [Cfr. par exemple Manlio Cortelazzo, Corrispondenze Italo-Balcaniche, p. 95 In Omagiu Lui Alexandru Rosetti La 70 de ani, Bucuresti 1965.] Inutile de demeurer outre sur un sujet très riche en rappels qui doublerait sans difficulté l’ampleur de cet exposé. Il suffit de rappeler les anciens échanges éthniques à travers l’Adriatique, des Istroromeni du plateau de l’Arsa (Cicceria, réduite dans les années cinquante à quelques 600 individus dans le bourg de Sejane) aux Albanais de Borgo Erizzo (Arbanasi) , Borgonovo Collecroce (Croats), Antìvari , Nòicattaro . Ou encore, le groupe de villages Albanais de Saint Cosme (Strigari) et de Saint Georges (Mbusati) à coté du Pollino qui dominent le long de la côte, le village de Marina Schiavonea. Et enfin le groupe de cinq villages , encore Albanais autour de Piana dei Greci en Sicile . (Fort de quelques 75000 individus dispersés en 49 villages le groupe albanais est le cinquième d’Italie, surpassant le Grec). Aussi, il est instructif de comparer les récensements organisés périodiquement en Dalmatie par la Sérenissime qui s’efforçait de fortifier la langue par des greffes répetées de population: en dépit de statistiques qui font part d’un inéxorable échec de cette politique à cause d’épidemies ou abandon, la minorité de langue italienne augmentait toujours, probablement à cause de dynamiques sociales qui lui conféraient plus de prestige. Ni l’on doit oublier que si c’est à Venise que furent imprimées la première grammaire (1583) et le premier roman (Eromena , 1624) en Italien ceci fut l’oeuvre de Dalmatiens: Gian Francesco Fortunio de Selve di Zara et Gian Francesco Biondi de Lesina , et encore que c’est à Venise que Niccolò Tommaseo de Sébenic composa le premier dictionnaire des synonimes alors qu’il était Ministre de l’Enseignement Public de cet état (1848).
Ayant toutefois entrepris ces récherches pour mieux éclairer le volet Levantin de la Lingua Franca ainsi que pour attester un phénomène déjà mentionné, il faut faire part des rares élements qui laissent supposer des embryons de communautés aptes à elever ce vernacle au rang de langue maternelle; les notes de Benedetto Dei nomment souvent les domaines Gênois dans l’Egée. Numa Denis Fustel de Coulanges qui fut a Chios en 1853-55, [Revue des Questions Historiques Paris 1856] parle du bourg de Vrontado (Vrondados) dont les 4000 marins avaient des bateaux aux formes typiques de Gênes et, en parlant grec ils n’employaient que des termes marins gênois; pour gronder les enfants leurs mères les ménaçaient de les abandonner aux pirates Erchontai i Fiorentini! Un visiteur assidu de l’île était mû par des sentiments pareils puisque il avait écrit dans ses Apophtègmes: Quattro nemici grandi à Benedetto Dei Fiorentino al mondo/ e viniziani per la prima/ e genovesi per la seconda/ e i sanesi per la terza/ e Lucchesi per la quarta . Outre ses colonies de Galata (1203, transformée par les Turcs après 1453 en Magnifique Communauté de Pera) Amisso et Samastri dès 1261, ainsi que les comptoirs de la bande opposée de la Mer Noire : Caffa (1266-1475) capitale dès 1341 de la Gazzaria, agrandie en 1365 a Soldaia (Sudak) Cembalo (Balaklava, 1380) Copà et Tana sur la Mer des Zabacche (Azov 1398-1471) , la Superbe pouvait compter sur les Seigneuries de Lesbe des Gatilusi (1355-1464) et de Focea des Zaccaria (1274-1455) ; entre 1419 e il 1481 Gênes aurait étendu à titres divers son domaine dans la mer Egée à plusieurs autres îles aux histoires enchevêtrées. Chios notamment (1304-29 sous les mêmes Zaccaria, puis sous les Gênois Giustiniani de 1342 a 1566.)
En glissant sur les menus détails de ces dominations, il se doit de souligner quand même les contacts fréquents avec l’Histoire de France. Ainsi Manuele Zaccaria, célèbre pour avoir dérouté au profit de l’Espagne la flotte Marocaine à Marzamosa (1291) en adoptant le ris dans le grément des bateaux, qui affréta pour Philippe le Bel le premier Arsenal de France (1294) et commerça du Mastic et de l’alun (desquels il détenait les monopoles) dépuis Trébisonde et Caffa (dont son gendre était Consul ) avec ses propres bâtiments vers les Foires d’Aigues Mortes et de Champagne; son descendant Martino, ayant guerroyé contre corsaires Turcs et mercenaires Catalans, fut emprisonné à Constantinople par Andronic III, qui avait tout de même laissé partir son épouse Jacqueline de La Roche, et libéré en 1338 grâce aux bons offices du Pape Bénédict XII et de Philippe VI de France; il tomba le 15 Janvier 1345 sur les remparts de Smyrne, qui avait déjà appartenu à Gênes de 1261 a 1300 et encore jusqu’à 1402; depuis Mytilène, Jacopo Gattilusio prit part aux exploits de Gênes au Levant sous Jean de Meingre, sieur de Boucicault.
Déportés a Caffa en 1566, les Giustiniani survivants avaient étés libérés à l’instance du Roi de France (2 Juillet 1570) et Vincens Giustiniani, Ambassadeur de Charles IX auprès de Sélim II (1573) put encore en plaider la cause: Et vraiment les Iustinians se sont de tous temps addonnés a polisser cette isle de bonnes et louables coutumes; aussi l’ont ils embellie de beaux et superbes édifices et temples sacrés et pour la sureté contre ses ennemis l’ont fortifiée de bonnes murailles et platteformes qui se voient encore pour le iourd’huy. [La description de l’Isle de Chio.]
Ce bref répit dura jusqu’a la tragique initiative Vénitienne de 1694-95 déroutée aux îles Spalmadori par le Kapoudan Pasa Hüsayn, le redoutable Mezzomorto [Joseph Pitton de Tournefort, Relation d’un voyage au Levant, Lyon 1717.]
A Rhodes enfin, qui fut visitée par l’humaniste Florentin Cristoforo Buondelmonti (1415-20) ainsi que Ciriaco d’Ancona (1425) sur le chemin du gran Cairo; sous les Chévaliers de Saint Jean plusieurs scrivani tels que Melchiorre Bandini (vers 1459) Guilliaume Caoursin des Flandres (1459-1503) ou Bartolomeo Poliziano (1503-22) encouragèrent l’usage de la langue vulgaire française ou italienne: l’architecte local Manoli Conti, protomaistro murador sous Frère Jacques de Milly (1454-61) paracheva les murailles d’une inscription en Italien et Grec (1457) tandis qu’une Déliberation sur les tarifs de douane De iurati Cives & Vassalli fut rédigée en Langue vulgaire (italien) Ad omnium clariorem intelligentiam (1465).
Pendant l’administration italienne (1912-47) le Dodécanèse avait une population de 118.100 habitants (1929) dont 12 mille Musulmans, concentrés a Kos et dans la ville de Rhodes; 3500 étaient les habitants Catholiques (a Rhodes, Kos, Leros) et 4.500 les Juifs qui utilisaient encore le parler Ladino de leur ancienne demeure en Espagne, qui forcement encouragea l’éclosion du Créole local. (Pour Ladino l’on entend ici le parler Hakètia, dialecte espagnol employé par les communautés Sépharades accueillies au Levant et en Afrique du Nord par la Sublime Porte. Bien que lui même issu de la souche Romane, ses origines distinctes en font un courant tout à fait divers du Ladin des Dolomites (40.000 habitants des vallées Venosta, Gardena, Badia, Marebbe et Fassa) qui en revanche relève du groupe Rhéto-Romanique avec le Patois du Frioul (700.000) et les Langues des Grisons Suisses : Sursilvan de l’Oberalp Rhénan, Sutsilvan de ses affluents Schams et Domleschg, Surmiran du Val d’Albula, et Engadinois en ses varietés Haute, Basse, et de Müstair, pour un total de quelques 60.000 habitants que protègent des garanties fédérales depuis 1938, tout comme les vallées Dolomitiques contigues dès les temps des Habsbourgs, tandis que le patois du Frioul peut bien s’en passer à cause de son importance statistique.)
D’ailleurs beaucoup de mots d’usage quotidien évoquent des contacts avec l’Orient:
Alambic (déja Boccace écrivait lambicco) Alchimie (accueillie par Dante), Alcali, Alchool, Alcôve, Algèbre, Alidade, Alkermès (le nom arabe de la cochenille) , Almanac, Ambre, Amiral (Caffaro 1147), Antimoine (Constantin Africain 1100) Assassin (adonné à l’hachìch , introduit par Marco Polo avec le conte du Veglio della Montagna puis adopté par Dante, dont il suffit de rappeler Pape Satàn Alèppe = Bab ech Chaitàn ìphtah) Azimut (1578 introduit par Egnazio Danti, peintre de la galerie des cartes géographiques au Vatican ; Galilée préfère Azzimutto , puisque ça vient de As simùt, les directions) Hazard, Azure, Babouche, (Bezef mentionné par Schuchardt et connu en Vendée), Botargue (B. Dei), Bric, Caftan, Camphre, Caroube, Chicorée, Chiffre (sfr est Zéro, introduit par Fibonacci), Coton, Douane (dite teloneum en Latin; un document de 1154 a Duana , repris par le Liber Abbaci 1202; ..cum genitor a patria publicus scriba in duana Bugee pro Pisanis mercatoribus... esset) Elixir, Fakir, (Fòndaco), Gazelle, Giraffe (introduite par le Million en vulgaire), Jarre, Magasin, Matelas, Mesquin (Dante encore une fois), Mousseline, Nuque (medullae lingua arabica vocantur nucha, repris par Fréderic II, De Venat. 36 : de nucha vero quae dicitur medulla spinalis, accueilli par Dante comme fil delle reni) Quintal, Sirop (sirupus, Costantin African, repris par un document Gênois de 1345 syruppus) , Sorbet (introduit par Pietro della Valle 1615) Tamarin (=Tamr el Hind, datte d’inde), Tambour (Dante) , Tarif, Safran, Zénith (Dante, Paradis 29,4) Zéro (nul , pour Luigi Pulci) viennent de l’Arabe.
Du Turc viennent Bergamote (Beg Armùd, dont l’étymologie Poire du Seigneur fut notée en premier lieu par Caravia), Caïque, Caviar, Kiosque, Divan, Gilet, Mahonne, Chacal, Sopha, Tulipe (noté par le dragoman Membré pour signifier le Turban.)
Tandis que du Persan viennent Caravane, Dame Jeanne, Jasmin, Lilas, Echec et mat, Pijama (paigiami , depuis le Persan Payğama, encore noté par le dragoman Membré), Châle e Taffetas.
Plusieurs de ces mots dérivent du troc des Républiques Marchandes: Leonardo Fibonacci était fils du notaire du comptoir Pisan de Bougie, en Algérie où il passa son jeune âge pour voyager de suite en Grèce, Egypte et Syrie en composant plusieurs livres sur les problèmes de change d’espèces de poids et de mésures, plus qu’un siècle avant la parution de la Pratica della Mercatura de Francesco Balducci Pegolotti, qui avait vécu a Chypre de 1324 a 1327 avant d’entreprendre le périple dalla Tana a Gamalecco mastra città del paese del Gattaio (d’Azov a Péquin , que Marco Polo aussi appellait Canbaluc.) Mais les titres qui permirent à Fibonacci de passer à l’histoire des sciences furent le Liber Abbaci (1202) et le Liber Quadratorum (1225) qui amenèrent en Europe l’Algèbre, la racine cube , le Nombre d’or ainsi que les chiffres arabes (novem figuras Indorum...et cum hoc signo 0 quod arabice zephirum appellatur, scribitur quilibet numerus). Le mot le plus notable est Dame-Jeanne (Damigiana en Italien, Damajuana en Espagnol, Demi-john en Anglais et Damagana en Egyptien) qui provient de la ville de Damghân , entre ar-Ray (Téheran) et Nichapour sur l’ancien “Chemin Gênois” qui relait Trébisonde à Péchaouar : un cas qui rappelle au Moyen Orient les Bortoqal (mandarines) et les Banadora (=tomates) connues ailleurs dans le monde sous le nom originaire du Nahouatl, sauf en Italie où elles se transformèrent en pommes d’or, ainsi que les patates notées par Pigafetta, et de célèbres mots-matrioska tels que Carciofo (Artichaut) ou Massepain.
Mais c’est avec les Dialectes que l’on aperçoit plus clairement le courant de la Lingua Franca: un des mots les plus coloris du Toscan est Bischero (Niais, Fada) et la plupart des vocabulaires se limite a rappeler de façon peu logique les chevilles pour accorder guitares et violons; au fait la solution nous vient du précieux Dictionnaire de la rue Cannebière de l830, qui nous rappelle que les habitants de Biskra en Algérie, (Piskeri) formaient la plus importante corporation de portefaix . Ce mot fut probablement calqué sur certains d’entre eux qui s’étabilirent à Livourne lors de sa fondation (28 Mars 1577). La ‘Costituzione Livornina’ (1609) de ce Port Franc bâti sur les restes du port de Pise, débute ainsi: A tutti voi, mercanti di qualsivoglia nazione, Levantini, Ponentini, Spagniuoli, Portoghesi, Greci, Tedeschi et Italiani, Hebrei, Turchi, Mori, Armeni, Persiani et altri, salute representant un terrain idéal pour l’essor de la Lingua Franca [Cfr. Ferdinand Braudel et Ruggero Romano Navires et Marchandises à l’entrée du Port de Livourne (1547-1611) Paris 1951]
Bien que ce furent Pise et la Sicile outre le cas évident de Venise, a plus en subir l’influence dans le passé, ce fut le Gênois a en garder les traces plus durables: le vent Garbino est mentionné par Caffaro (et ibi garbino facto.. 1147) et les Camali (hamal) sont réperés dés 1392 par le Comptoir Gênois de Constantinople [Cortelazzo] de même Gabibbu (homme rusé à La Spezia et Cogoleto ) vient de l’Arabe Cabìb; Giffra est un un griffon et Macramè (serviette) vient de mouhàrrem (voilé). Caciucco, le plat typique de fruits de mer de Livourne vient du Turc kuçük (petit = Fricandeau) en Romagne une jaquette paysanne est encore dite bernùss sans pour autant avoir lu les le pièces de théatre de Caravia; a Rome une confusion devient Bailamme (=Bairàm) et baldracca (fille de joye, de bardàg = esclave) compte d’illustres précurseurs dont l’Arétin (Pétrarque a Baldacco , qui pour Benedetto Varchi signifie Gargote). En Sicile les aubergines deviennent petonciani (= betnjàn.)
D’ailleurs la tournure des dialectes italiens est déja détectable dans les épigrammes satyriques Latins se moquant de la prononciation “hachée” des étrusques qui distingue encore le Toscan, ainsi que les monnaies Samnites, marquées AMBERIUM (=Empire) jusqu’aux vasia (=baisers) griffonnés sur les murs de Pompei [R.A. Staccioli]
Pour en revenir à la Lingua Franca , décrite simplement par Pierre Dan [Histoire de la Barbarie et de ses corsaires, Paris, chez Pierre Rocolet 1637] un barragoüin facile et plaisant, composé de François , d’Italien & d’Espagnol.
Une définition plus ponctuelle nous vient de Charles Etienne de la Condamine, après avoir visité Alger en 1731 [Bibl. Nat. de Paris, ms In Folio 2582]: Le Mauresque est la Langue du Pays. Les Turcs parlent Turc entre eux; mais la langue dont se servent les uns et les autres pour se faire entendre aux Européens est ce qu’on appelle la Langue Franque. On dit qu’on la parle dans tout le Levant et dans touts les ports de la Méditerranée, avec cette différence que celle qui est en usage du côté de Tripoli et plus en avant vers le Levant est un mélange de provençal, de grec vulgaire, de latin et surtout d’italien corrompu, au lieu que celle qu’on parle à Alger, et qu’on appelle aussi Petit Mauresque, tient beaucoup plus de l’espagnol que les Maures ont retenu de leur séjour en Espagne ... on ne se sert presque pas [que] d’infinitifs dans ce jargon, qui s’entend aisément quand on est accoutumé à l’accent... c’est celui des divertissements turcs du Bourgeois Gentilhomme, et de l’Europe Galante. Le Sieur de Lully qui avait joué dans le rôle du Mouphti Chiacchierone (=bavard) pour le Roi, aurait pu suggérer les textes grâce a des fréquentations Livournaises, mais le travail de Richard E. Wood (1971) a mis en clair qu’en fait il s’agissait du Chévalier d’Arvieux qui avait répresenté la France à Tunis, Stamboul, Alger et Alep; De plus, les maintes citations de Molière dans l’article de Mc Carthy-Varnier (1852) transformèrent le Petit Mauresque en Sabir.
Cette liberté était bien assertie à l’esprit du langage: Sabir en effet avait été un capitaine slave des pirates sarrasins de Sicile, qui avait pillé Taranto en 922, Salerne et Naples en 928, Catanzaro et Tiriolo enfin en 929.
Le trait plus surprenant de ce patois est justement l’emploi de l’italien, ponctuellement réflechi dans les lettres de Venture de Paradis depuis Alger [1788 Bibl. Nat. de Paris, publiées par E. Fagnan en 1894.] La plupart des mots relève de l’espagnol, comme izbandid/sbandouts, Contador (comptable) Trigo (blé) Muchache de la Golphe (valet); mais pour décrire le déroulement de la journée, cet Arabisant fort réputé par Jomard l’organisateur de l’Institut d’Egypte explique qu’il fallait observer le Palais du Gouvernement: Bandiera arriva [sic] indiquait Midi, alors que Bandiera bassa, l’heure de la bastonnade tombait vers une heure et demie de l’après-midi. Le fait de suivre l’ortographe italienne, à tel point de contredire la signification voulue [drapeau venu au lieu de drapeau flottant] parait signifier qu’à ce temps-là l’Italien était bien plus populaire.
Il n’est pas difficile de ranger cela: maintenant les seules villes espagnoles du Maghreb sont Ceuta (depuis 1580) et Melilla (depuis 1496) mais au fil de l’histoire l’Espagne a gouverné presque toute la côte, notamment Oran (1509-1792) Alger (1509-29) les approches Tunisiennes (1535-74) ainsi que Larache (1610-89) et Mamora (1614-81; à present Kénitra, et Port Lyautey entre 1913 et 1958) une partie des ces garnisons provenait du Royaume de Naples; Malte aussi fut confiée par Charles V aux Chevaliers de Saint Jean en 1530, à condition d’assurer la défense de Tripoli, prise en 1510, et cela fut possible jusqu’à 1551. Les Statuts de l’Ordre spécifiaient que son langage diplomatique était le français, mais celui de la flotte était l’Italien; sans trop de peine l’on peut trouver entre les noms Italiens : Algeri, Barbaresco, Bengasi, Brega, Cairo, Cartago, Cirenei, Derna, Egitto, Libeccio, Marocco, Melilla, Moresco, Nador, Orano, Tangerini, Tagiuri, Tamietto, Tripoli, Tunisi; de même pour le Levant : Aleppo, Bagdalli, Berutto, Caiffa, Caiazzo, Cipro, Damasco, Dervisci, Di Persia, Edessa, Efrati, Gazes, Levante, Libani, Loturco, Orfali, Ottomaniello, Palestini, Persiano, Rodi, Salonicchio, Samarra, Saraceno, Simi, Sinai, Siriano, Smirne, Sorìa, Stambouli, Stampalia, Terrasanta, Turcato.
L’Histoire chronologique du Royaume de Tripoly (1675) de la Bibliothèque Nationale nous le confirme en parlant des Consuls: à Tripoly et dans les autres villes de Barberie ils sont en habit court et ils se servent presque toujours de la langue italienne pour ce qu’elle est assez connue en Barberie [Mss.12219 p.175.] D’ailleurs dans son Voyage de Paris à Jérusalem Chateaubriand, qui fut a Tunis, nomme le consul Devoize et, indirectement, l’œuvre du Père Caronni mais en parlant du Bey (1806) il affirme ce prince parle italien et à Jérusalem il copie une facture en Lingua Franca en ajoutant Je le laisse en italien que tout le monde comprend au jourd’hui. Cependant les nombreux titres utilisés dans l’œuvre, sont bien loin de l’Italien classique : Alcucuznaro Chavas , Dalati, Dragomani, Gaffaro, Genisero, Mucaro, Serolio. Tout de même le Voyageur Francis Lyon, en laissant Tripoli en 1818 pour l’oasis de Socna, affirme laconiquement ‘bad italian ..is well known.’
Les Sources résiduelles dérivent de trois causes principalement :
· Correspondance officielle : le Facteur de Patras, le marchand d’ Alep , les comptes-rendus de Chypre en Fritalien, le Dragoman Membrè , les Archives Consulaires de Tunis et de Tripoli.
· Journaux de voyage : Benedetto Dei , Marin Sanudo , Antonio de Guevara , Paolo Giovio , Diego de Haedo, Pietro della Valle, José Tamayo , Bartolomé Serrano, l’Histoire anonime de Tripoly et la Chronique de Penzance, Jean Jacques Rousseau, Venture de Paradis, Johann von Rehbinder, don Felice Caronni et Filippo Pananti.
· Opéra et Littérature : La Zerbitana , Luca Pulci , Juan del Encina , G A Giancarli , Andrea Calmo , Alessandro Caravia , GB della Porta , GB Andreini , GB Guarini , Giulio Malmignati , Jean Rotrou , Molière , Antoine Houdar de la Motte , Carlo Goldoni , les ballades Malamani , Pierre Loti , Mardochee Chaloum et Victor Waille.
1) patois de circonstance : 1204 -1423 Credo de Constantinople/ Facteur de Patras/ Mss Cyp Bibl.Vaticane
2) de l’arabe : 1304-1802 Zerbitana/ Andrea Berengo/ Varchi/ Guarini /Pietro Della Valle/ Grandchamp
3) de l’espagnol : 1400-1887 S. V.Ferrer /Encina /Guevara / Tamayo/ Noall /Gallico/ Pananti /Karamanli /Bernard
4) du turc : 1453-1781 Molmenti / Benedetto Dei / Luca Pulci / Caravia/ Riggio
5) de l’italien: 1484-1815 Schambek/ P.Giovio/ Haedo/ Molière /Antoine Houdar de la Motte/ Venture de Paradis / Frank
6) enjolivures exotiques: 1542-1586 Membré / Giancarli / Calmo/ Garzoni
7) du romaïque des Stradiotti: 1547 Calmo
8) du grec: 1670-1887 Serrano/ Rousseau / Dictionnaire / Beaussier
Le peu de sources restantes indique quand même une évolution de ce patois, ainsi le docteur Frank, qui avait exercé à Tunis entre 1806 et 1815 raconte d’un mendiant qui implorait Donar mi meschino la carità d’ouna carrouba per l’amor della Santissima Trinità e dello gran Bonaparte. Filippo Pananti, capturé par les corsaires Algériens au large de la Sardaigne, fit de cette mésaventure un récit très populaire, imprimé en Suisse et Angleterre, ainsi qu’à Paris sous le titre Relation d’un Séjour à Alger (1820). Peu après la prise d’ Alger (1834) Schimper [cité par Schuchardt] pour signifier l’ignorance d’un medecin local écrit qu’il ne comprenait pas un mot d’italien, d’espagnol, ni même de Lingua Franca, parlée par la couche la plus humble de la population. Ainsi en 1852 le journal L’Algérien indiquait la marée montante des façons Françaises dans ce langage avec les examples Moi meskine, toi donnar sordi et Toi biber lagoua.
Pour le Géneral Faidherbe (1884) les mots sont espagnols,italiens, français, arabes, et souvent ils sont estropiés et Playfair (1887) parle d’un patois contaminated by words and hybrid expressions borrowed from all over the languages of Europe qui pour Charles de Galland (1890) devenait le mélange de tous les idiomes: de l’arabe et du français, de l’italien et de l’anglais, de l’espagnol et du sabir.
En 1912 Le Parler Arabe des Juifs d’Alger de Marcel Cohen, publié a Paris renforce les jugements de MacCarthy et Varnier sur la Lingua Franca :
‘il n’existe pour ainsi dire plus de sabir à vocabulaire mélangé de plusieurs langues romanes:...jusqu’à un certain point aussi elle se survit dans un très petit nombre de mots empruntés soit par le français local d’Alger, soit même par les parlers arabes; mais comme parler autonome elle a vécu’.
Le mot le plus féerique du Caire de jadis est Rubabìqya, le rappel typique des brocanteurs, évoquant une tenue personnelle, témoignage d’un temps sans doute révolu; mais il est frappant de confronter un détail si marginal aux rapports sur la peste d’Alger (1786-8) qui ravagea parmi les fripiers juifs de la ville [M. Conor, Archives de l’Institut Pasteur de Tunis, 1911 fasc. 3 p.220-241: Une épidémie de peste en Afrique Mineure (1784-1788) d’après le Journal des Pestes, mss. du Père Vicherat, prêtre de la mission.] Aussi sur les lettres de Venture de Paradis, conservées dans la Bibliothèque Nationale à Paris l’on peut déceler les traces de fumigations repetées, coutume introduite par la Sérenissime.
Selon les estimations de Mac Carthy -Varnier
et d’Elisée Reclus le Glossaire du Sabìr, riche de plus de 2000 locutions avant 1830, s’était
borné a quelques 200 mots entre
1852 et 1887, alors qu’un million d’habitants en
Algérie comprenait déjà le Français. L’ultime épanouissement
de ce vernacle date des années 50 avec les transmissions radio
d’Eugène Edmond Martin depuis Tunis, ayant pour titre ‘Les Sabirs de Qaddour bin Nitram’.
Pourtant Mouaily al Mohsen
, rechercheur linguistique Tunisien et interprète judiciaire
auprès du Tribunal de Milan a pu documenter au moin 150 termes
surséants parmi
lesquels b’l jornata (=ouvriers journaliers ) Mechqito
(=mischiato, contrefait) Qaoualchpata (=Niais,
venant probablement des Cartes de jeu Napolitaines) et Sabbàt (=Zapatos) encore utilisé a Sousse, avec Sbadni (=espadrilles) pour les
souliers de tennis, qui deviennent Sbadina au
Maroc, mais Calsin en Egypte.
Les langues répandues autrefois par le
troc sont aujourd’hui soutenues par la radio et la télévision, mais si l’école a permis au
français de se greffer stablement au Maghreb
à la dépense du Petit Mauresque qui avait pu survivre
pendant quatre siècles sans d’appuis officiels, au proche Orient les écoles
italiennes d’Alexandrie, du Caire, de Betlehèm et de Beyrouth ont
répandu le gèrme qui en partant de la langue officielle, reprise
au profit du tourisme après de longues interruptions,