Copyright © 2012 Alan D. Corré

Index

Introduction
The French Text
Chant Premier
Chant Deuxième
Chant Troisième
The English Translation
Canto the First
Canto the Second
Canto the Third

Éloa by Alfred de Vigny.
Introduction—Alan D. Corré

The following is a modest attempt on my part to renew interest in a wonderful poem by one of the best writers of the nineteenth century. So far as I am aware no complete text has been offered to the digital world, nor are there translations into other languages. The interested reader may google Eloa, Alfred de Vigny to find excerpts and discussions.

Éloa was written by Alfred de Vigny in a burst of creative energy while he was yet in his twenties. This poem, among others, has been widely recognized as a work of genius. Sainte-Beuve described it as an "acte de haute poésie." Théophile Gautier opined that it is possibly the most perfect and beautiful poem in the French language—high praise indeed!

The word Eloah in Hebrew is a poetic word for "God"; possibly de Vigny had this in mind in constructing the original story which lies behind the poem; there is talk in the poem of her being her lover's god. (Incidentally, the name Eloá is a fairly common female given name in Brazil, doubtless inspired by their liking for names derived from classical literature.)

We are told that from a tear shed by Jesus at the death of Lazarus an angel was born. She is described as a sister of the angels, probably because, unlike most angels who are strong, masculine figures, doers of God's word (Psalms 103:20), she is a female angel, innocent, soft-hearted, anxious to do the right thing, yet quite determined and strong-willed. Angels, it may be noted, are most anxious to perform the divine will—like right-thinking humans!—but nevertheless have free will; and this can get them into serious trouble. Eloa's birth is promptly noted by a fallen angel, who searches for her indefatigably, and finally appears to her and to us in the guise of a hunky, attractive dude, who offers her inducements to cast her lot with his, and join harmoniously their eternal flames—without specifying the consequences. What they are she finds out, alas, too late. She really should have checked him out, but her pure innocence stood in the way. 'Twas ever thus.

A word on the verse form. An alexandrine is a line of poetic meter consisting of twelve syllables, with a caesura (sense division) between the sixth and seventh syllables. There is a series of rhyming couplets which alternate between those which end in a silent e, and those which do not. A final e followed by a vowel does not count as a syllable, but otherwise it does, save at the end of a line. (The word encore has an alternate spelling without the final e, which is sometimes helpful to the poet!) Alfred de Vigny adheres to this schema with military precision (he was a soldier) but it in no wise interferes with the ethereal beauty of his best lines, and in particular his stupendous similes. My translation can, of course, in no way match the original; but I have tried to give at least a taste of its music. I hope it will be helpful to the anglophone. This is a poem which can be read and re-read; it is elevating and thought-provoking, a beautiful gift to us all.

Finally, I must pay tribute to the incisive and perceptive critique of this poem in Elizabeth Cheresh Allen's recent book A fallen idol is still a god, Stanford University Press: 2011, pp. 89-90. Her remarks were very helpful to me in appreciating fully this wonderful poem. And my grandson Jacob Alan Mukand helped me enormously with his careful review of the text, and his felicitous improvements of my translation.
Aventura, Florida, March 2012

ÉLOA
ou
LA SŒUR DES ANGES

Mystère

« C'est le serpent, dit-elle, je l'ai écouté, et il m'a trompée. »
Genèse.

CHANT PREMIER

NAISSANCE

Il naquit sur la terre un Ange, dans le temps
Où le Méditeur sauvait ses habitants.
Avec sa suite obscure et comme lui bannie,
Jésus avait quitté les murs de Béthanie;
A travers la campagne il fuyait d'un pas lent,
Quelquefois s'arrêtait, priant et consolant,
Assis au bord d'un champ le prenait pour symbole,
Ou du Samaritain disait la parabole,
La brebis égarée, ou le mauvais pasteur,
Ou le sépulcre blanc pareil a l'imposteur;
Et de là poursuivant sa paisible conquête,
De la Chananéenne écoutait la requête,
A la fille sans guide enseignait ses chemins,
Puis aux petits enfants il imposait les mains.
L'aveugle-né voyait, sans pouvoir le comprendre,
Le lépeur et le sourd se toucher et s'entendre,
Et tous, lui consacrant des larmes pour adieu,
Ils quittaient le désert où l'on exilait Dieu.
Fils de l'homme et sujet aux maux de la naissance,
Il les commençait tous par le plus grand, l'absence,
Abandonnant sa ville et subissant l'Édit,
Pour accomplire en tout ce qu'on prédit.

Or, pendant ces temps-là, ses amis en Judée
Voyaient venir leur fin qu'il avait retardée:
Lazare, qu'il aimait et ne visitait plus,
Vint à mourir, ses jours étant tous révolus.
Mais l'amitié de Dieu n'est-elle pas la vie?
Il partit dans la nuit; sa marche était suivie
Par les deux jeunes soeurs du malade expiré,
Chez qui dans ses périls il s'était retiré
C'étaient Marthe et Marie; or, Marie était celle
Qui versa les parums et fit blâmer son zèle.
Tous s'affligeaient; Jésus disait en vain: « Il dort. »
Et lui même en voyant le linceul et le mort,
Il pleura. — Larme sainte à l'amitié donnée,
Oh! vous ne fûtes point aux vents abandonnée!
Des Séraphins penchés l'urne de diamant,
Invisible aux mortels, vous reçut mollement,
Et comme une merveille, au Ciel même étonnante,
Aux pieds de l'Éternel vous porta rayonnante.
De l'oeil toujours ouvert un regard complaisant
Émut et fit briller l'ineffable présent;
Et l'Esprit-Saint, sur elle épanchant sa puissance,
Donna l'âme et la vie à la divine essence.
Comme l'encens qui brûle aux rayons du soleil
Se change en un feu pur, éclatant et vermeil,
On vit alors du sein de l'urne éblouissante
S'élever une forme et blanche et grandissante,
Une voix s'entendit qui disait: « Éloa! »
Et l'Ange apparaissant répondit: « Me voilà! »

Toute parée, aux yeux du Ciel qui la contemple,
Elle marche vers Dieu comme une épouse au Temple;
Son beau front est serein et pur comme un beau lys,
Et d'un voile d'azur il soulève les plis;
Ses cheveux partagées comme des gerbes blondes
Dans les vapeurs de l'air perdent leurs molles ondes,
Comme on voit la comète errante dans les cieux
Fondre au sein de la nuit ses rayons gracieux;
Une rose aux lueurs de l'aube matinale
N'a pas de son teint frais la rougeur virginale;
Et la lune, des bois éclairant l'épaisseur,
D'un de ses doux regards n'atteint pas la douceur.
Ses ailes sont d'argent; sous une pâle robe
Son pied blanc tour à tour se montre et se dérobe,
Et son sein agité, mais à peine aperçu,
Soulève les contours du céleste tissu.
C'est une femme aussi, c'est une Ange charmante;
Car ce peuple d'Esprits, cette famille aimante
Qui, pour nous, près de nous, prie et veille toujours,
Unit sa pure essence en de saintes amours:
L'Archange Raphaël, lorsqu'il vint sur la Terre,
Sous le berceau d'Éden conta ce doux mystère.
Mais nulle de ces soeurs que Dieu créa pour eux
N'apporta plus de joie au ciel des Bienheureux.

Les Cherubins brûlants qu'enveloppent six ailes,
Les tendres Séraphins, Dieux des amours fidèles,
Les Trônes, les Vertus, les Princes, les Ardeurs,
Les Dominations, les Gardiens, les Splendeurs,
Et les Rêves pieux, et les saintes Louanges,
Et tous les Anges purs, et tous les grands Archanges,
Et tout ce que le Ciel renferme d'habitants,
Tous, de leurs ailes d'or voilés en même temps,
Abaissèrent leurs fronts jusqu'à ses pieds de neige,
Et les Vierges ses soeurs, s'unissant en cortège,
Comme autour de la Lune on voit les feux du soir,
Se tenant par la main, coururent pour la voir.
Des harpes d'or pendaient à leur chaste ceinture;
Et des fleurs qu'on ne voit pas dans l'Été des humains,
Comme une large pluie abondaient sous leurs mains.

« Heureux, chantaient alors des voix incomparables,
Heureux le monde offert à ses pas secourables!
Quand elle aura passé parmi les malheureux,
L'esprit consolateur se répandra sur eux.
Quel globe attend ses pas? Quel siècle la demande?
Naîtra-t-il d'autres cieux afin qu'elle commande? »

Un jour... (Comment oser nommer du nom de jour
Ce qui n'a pas de fuite et n'a pas de retour?
Des langages humains défiant l'indigence,
L'Éternité se voile à notre intelligence,
Et pour nous faire entendre un de ces courts instants,
Il faut chercher pour eux un nom parmi les Temps)
Un jour les habitants de l'immortel empire,
Imprudents une fois, s'unissaient pour l'instruire.
« Éloa, disaient-ils, oh! veillez bien sur vous:
Un Ange peut tomber; le plus beau de nous tous
N'est plus ici: pourtant dans sa vertu première
On le nommait celui qui porte la lumière;
Car il portait l'amour et la vie en tout lieu,
Aux astres il portait tous les ordres de Dieu;
La Terre consacrait sa beauté sans égale,
Appelant Lucifer l'étoile matinale,
Diamant radieux que sur son front vermeil,
Parmi ses cheveux d'or a posé le Soleil.
Mais on dit qu'à présent il est sans diadème,
Qu'il gémit, qu'il est seul, que personne ne l'aime,
Que la noirceur d'un crime appesantit ses yeux,
Qu'il ne sait plus parler le langage des Cieux;
La mort est dans les mots que prononce sa bouche;
Il brûle ce qu'il voit, il flétrit ce qu'il touche;
Il ne peut plus sentir le mal ni les bienfaits;
Il est même sans joie aux malheurs qu'il a faits.
Le Ciel qu'il habita se trouble à sa mémoire,
Nul Ange n'osera vous conter son histoire,
Aucun Saint n'oserait dire une fois son nom. »
Et l'on crut qu'Éloa le maudirait; mais non,
L'effroi n'altéra point son paisible visage,
Et ce fut pour le Ciel un alarmant présage.
Son premier mouvement ne fut pas de frémir,
Mais plutôt d'approcher comme pour secourir;
La tristesse apparut sur sa lèvre glacée
Ausssitôt qu'un malheur s'offrit à sa pensée;
Elle apprit à rêver, et son front innocent
De ce trouble inconnu rougit en s'abaissant;
Une larme brillait auprès de sa paupière.
Heureux ceux dont le coeur verse ainsi la première.

Un Ange eut ces ennuis qui trouble tant nos jours,
Et poursuivent les grands dans la pompe des cours;
Mais au sein des banquets, parmi la multitude,
Un homme qui gémit trouve la solitude;
Le Bruit des Nations, le bruit que font les Rois,
Rien n'éteint dans son coeur une plus forte voix.
Harpes du Paradis, vous étiez sans prodiges!
Cars vivants dont les yeux ont d'éclatants prestiges,
Armures du Seigneur, pavillons du saint lieu,
Étoiles des bergers tombant des doigts de Dieu,
Saphirs des encensoirs, or du céleste dôme,
Délices du nebel, senteurs du cinnamome,
Vos bruits harmonieux, vos splendeurs, vos parfums,
Pour un Ange attristé devenaient importuns;
Les cantiques sacrés troublaient sa rêverie,
Car rien n'y répondait à son âme attendrie.
Et soit lorsque Dieu même, appelant les Esprits,
Dévoilait sa grandeur à leurs regards surpris,
Et montrait dans les Cieux, foyer de la naissance,
Les profondeurs sans nom de sa triple puissance;
Soit quand les Chérubins représentaient entre eux
Ou les actes du Christ ou ceux des Bienheureux,
Et répétaient au Ciel chaque nouveau Mystère
Qui, dans les mêmes temps, se passait sur la Terre,
La crèche offerte aux yeux des Mages étrangers,
La famille au désert, le salut des bergers:
Éloa s'écartant de ce divin spectacle,
Loin de leur foule et loin du brillant Tabernacle,
Cherchait quelque nuage où dans l'obscurité
Elle pourrait du moins rêver en liberté.

Les Anges ont des nuits comme la nuit humaine.
Il est dans le Ciel même une pure fontaine;
Une eau brillante y court sur un sable vermeil.
Quand un Ange la puise, il dort, mais d'un sommeil
Tel que le plus aimé des amants de la terre
N'en voudrait pas quitter le charme solitaire,
Pas même pour revoir dormant auprès de lui
La beauté dont la tête a son bras pour appui.
Mais en vain Éloa s'abreuvait de son onde,
Sa douleur inquiète en était plus profonde;
Et toujours dans la nuit un rêve lui montrait
Un Ange malheureux qui de loin l'implorait.
Les Vierges quelquefois, pour connaître sa peine,
Formant une prière inentendue et vaine,
L'entouraient, et prenant ces soins qui font souffrir,
Demandaient quels trésors il lui fallait offrir,
Et de quel prix serait son éternelle vie,
Si le bonheur du Ciel flattait peu son envie;
Et pourquoi son regard ne cherchait pas enfin
Les regards d'un Archange ou ceux d'un Séraphin.
Éloa répondait une seule parole:
« Aucun d'eux n'a besoin de celle qui console.
On dit qu'il en est un... » Mais, détournant leurs pas,
Les Vierges s'enfuyaient et ne le nommaient pas.

Cependant, seule un jour, leur timide compagne
Regarde autour de soi la céleste campagne,
Étend l'aile et sourit, s'envole, et dans les airs
Cherche sa Terre amie ou des astres déserts.

Ainsi dans les forêts de la Louisiane,
Bercé sous les bambous et la longue liane,
Ayant rompu l'oeuf d'or par le soleil mûri,
Sort de son lit de fleurs l'éclatant Colibri;
Une verte émeraude a couronné sa tête,
Des ailes sur son dos la pourpre est déjà prête,
La cuirasse d'azur garnit son jeune coeur;
Pour les lutte de l'air l'oiseau part en vainqueur...
Il promène en des lieux voisins de la lumière
Ses plumes de corail qui craignent la poussière;
Sous son abri sauvage étonnant le ramier,
Le hardi voyageur visite le palmier.
La plaine des parfums est d'abord délaissée;
Il passe, ambitieux, de l'érable à l'alcée,
Et de tous ses festins croit trouver les apprêts
Sur le front du palmiste ou les bras du cyprès;
Mais les bois sont trop grands pour ses ailes naissantes,
Et les fleurs du berceau de ces lieux sont absentes;
Sur la verte savane il descend les chercher;
Les serpents-oiseleurs qu'elles pourraient cacher.
L'effarouchent bien moins que les forêts arides.
Il poursuit près des eaux le jasmin des Florides,
La nonpareille au fond de ses chastes prisons,
Et la fraise embaumée au milieu des gazons.
C'est ainsi qu'Éloa, forte dès sa naissance,
De son aile argentée essayant la puissance,
Passant la blanche voie où des feux immortels
Brûlent aux pieds de Dieu comme un amas d'autels,
Tantôt se balançant sur deux jeunes planètes,
Tantôt posant ses pieds sur le front des comètes,
Afin de découvrir les êtres nés ailleurs,
Arriva seule au fond des Cieux inférieurs.

L'Éther, a ses degrés, d'une grandeur immense,
Jusqu'à l'ombre éternelle où le Chaos commence.
Sitôt qu'un Ange a fui l'azur illimité,
Coupole de saphirs qu'emplit la Trinité,
Il trouve un air moins pur; là passent des nuages,
Là tournent des vapeurs, serpentent des orages,
Comme une garde agile, et dont la profondeur
De l'air que Dieu respire éteint pour nous l'ardeur.
Mais après nos Soleils et sous les atmosphères
Où, dans leur cercle étroit, se balancent nos sphères,
L'espace est désert, triste, obscur, et sillonné
Par un noir tourbillon lentement entraîné.
Un jour douteux et pâle éclaire en vain la nue:
Sous elle est le Chaos et la nuit inconnue,
Et lorsqu'un vent de feu brise son fond profond,
On devine le vide impalpable et sans fond.

Jamais les purs Esprits, enfants de la lumière,
De ces trois régions n'atteignent la dernière,
Et jamais ne s'égare aucun beau Séraphin
Sur ces degrés confus dont l'Enfer est la fin.
Même les Chérubins, si forts et si fidèles,
Craignent que l'air impur ne manque sous leurs ailes.
Et qu'il ne soient forcés, dans ce vol dangereux,
De tomber jusqu'au fond du Chaos ténébreux.
Que deviendrait alors l'exilé sans défense?
Du rire des Démons l'extinguible offense,
Leurs mots, leurs jeux railleurs, lent et cruel affront,
Feraient baisser les yeux, feraient rougir son front.
Péril plus grand! peut-être il lui faudrait entendre
Quelque chant d'abandon voluptueux et tendre,
Quelque regret du Ciel, un récit douloureux
Dit par la douce voix d'un Ange malheureux.
Et même, en lui prêtant une oreille attendrie,
Il pourrait oublier la céleste patrie,
Se plaire sous la Nuit, et dans une amitié,
Qu'auraient nouée entre eux les chants et la pitié.
Et comment remonter à la voûte azurée,
Offrant à la lumière éclatante et dorée
Des cheveux dont les flots sont épars et ternis,
Des ailes sans couleurs, des bras, un col brunis,
Un front plus pâle, empreint de traces inconnues,
Parmi les front sereins des habitants des nues,
Des yeux dont la rougeur montre qu'ils ont pleuré,
Et des pieds noirs encor d'un feu pestiféré?
Voilà pourquoi, toujours prudents et toujours sages,
Les Anges de ces lieux redoutent les passages.

C'était là cependant, sur la sombre vapeur,
Que la Vierge Èloa se reposait sans peur:
Elle ne se troubla qu'en voyant sa puissance
Et les bienfaits nouveaux causés par sa présence.
Quelques mondes punis semblaient se consoler;
Les globes s'arrêtaient pour l'entendre voler.
S'il arrivait aussi qu'en ces routes nouvelles
El touchât l'un d'eux des plumes de ses ailes,
Alors tous les chagrins s'y taisaient un moment,
Les rivaux s'embrassaient avec étonnement;
Tous les poignards tombaient oubliés par la haine;
Le captif souriant marchait seul et sans chaîne;
Le criminel rentrait au temple de la loi;
Le proscrit s'asseyait au palais de son Roi;
L'inquiète Insomnie abandonnait sa proie;
Les pleurs cessaient partout, hors les pleurs de la joie;
Et surpris d'un bonheur rare chez les mortels,
Les amants séparés s'unissaient aux autels.

CHANT DEUXIÈME

SÉDUCTION

Souvent parmi les monts qui dominent la terre
S'ouvre un puits naturel, profond et solitaire;
L'eau qui tombe du ciel s'y garde, obscur miroir
Où dans le jour on voit les étoiles du soir
Là, quand la villageoise a, sous la corde agile,
De l'urne aux fonds des eaux plongé la frêle argile,
Elle y demeure oisive, et contemple longtemps
Ce magique tableau des astres éclatants,
Qui semble orner son front, dans l'onde souterraine,
D'un bandeau qu'envîraient les cheveux d'une Reine.
Telle, au fond du Chaos qu'observaient ses beaux yeux,
La Vierge, en se penchant, croyait voir d'autres Cieux.
Ses regards, éblouis par des Soleils sans nombre,
N'apercevait d'abord qu'un abîme et que l'ombre.
Mais elle y vit bientôt des feux errants et bleus
Tels que des froids marais les éclairs onduleux;
Ils fuyaient, revenaient, puis s'échappaient encore;
Chaque étoile semblait poursuivre un météore;
Et l'Ange, en souriant au spectacle étranger,
Suivait des yeux leur vol circulaire et léger;
Bientôt il lui sembla qu'une pure harmonie
Sortait de chaque flamme à l'autre flamme unie:
Tel est le choc plaintif et le son vague et clair
Des cristaux suspendus au passage de l'air,
Pour que, dans son palais, la jeune Italienne
S'endorme en écoutant la harpe éolienne,
Ce bruit lointain devint un chant surnaturel
Qui parut s'approcher de la fille du Ciel;
Et ces feux réunis furent comme l'aurore
D'un jour inespéré qui semblait près d'éclore.
A sa lueur de rose un nuage embaumeé
Montait en longs détours dans un air enflammé,
Puis lentement forma sa couche d'ambroisie,
Pareille à ces divans où dort la molle Asie.
Là, comme un Ange assis, jeune, triste et charmant,
Une forme céleste apparut vaguement.

Quelque fois un enfant de la Clyde écumeuse
En bondissant parcourt sa montagne brumeuse,
Et chasse un daim léger, que son cor étonna,
Des glaciers de l'Arven aux bouillards du Crona,
Franchit les rocs moussus, dans les gouffres s'élance,
Pour passer le torrent aux arbres se balance,
Tombe avec un pied sûr, et s'ouvre des chemins
Jusqu'à la neige encor vierge des pas humains.
Mais bientôt, s'égarant au milieu des nuages,
Il cherche le sentier voilés par les orages;
Là, sous un arc-en-ciel qui couronne les eaux,
S'il a vu, dans la nue et ses vagues réseaux,
Passer le plaid léger d'une Écossaise errante,
Et s'il entend sa voix dans les échos mourante,
Il s'arrête enchanté, car il croit que ses yeux
Viennent d'apercevoir la soeur de ses aïeux,
Qui va frémir, ombre encore amoureuse,
Sous ses doigts transparents la harpe vaporeuse;
Il cherche alors comment Ossian la nomma
Et, debout sur sa roche, appelle Évir-Coma.
Non moins belle apparut, mais non moins incertaine,
De l'Ange ténébreux la forme encor lointaine,
Et des enchantements non moins délicieux
De la Vierge céleste occupèrent les yeux.

Comme un cygne endormi qui seul, loin de la rive,
Livre son aile blanche à l'onde fugitive,
Le jeune homme inconnu mollement s'appuyait
Sur ce lit de vapeurs qui sous ses bras fuyait.
Sa robe était de pourpre et, flamboyante ou pâle,
Enchantait les regards des teintes de l'opale.
Ses cheveux étaient noirs, mais pressés d'un bandeau;
C'était une couronne ou peut-être un fardeau:
L'or en était vivant comme ces feux mystiques
Qui, tournoyant, brûlaient sur les trépieds antiques.
Son aile était ployée, et sa faible couleur
De la brume des soirs imitait la pâleur.
Des diamants nombreux rayonnent avec grâce
Sur ses pieds délicats qu'un cercle d'or embrasse;
Mollement entourés d'anneaux mystérieux,
Ses bras et tous ses doigts éblouissent les yeux.
Il agite sa main d'un sceptre d'or armée,
Comme un roi qui d'un mont voit passer son Armée
Et, craignant que ses voeux ne s'accomplissent pas,
D'un geste impatient accuse tous ses pas.
Son front et inquiet; mais son regard s'abaisse,
Soit que, sachant des yeux la force enchanteresse,
Il veuille ne montre d'abord que par degrés
Leurs rayon caressants encor mal assurés,
Soit qu'il redoute aussi l'involontaire flamme
Qui dans un seul regard révèle l'âme à l'âme.
Tel que dans le forêt le doux vent du matin
Commence ses soupirs par un bruit incertain
Qui réveille la terre et fait palpiter l'onde;
Élevant lentement sa voix douce et profonde,
Et prenant un accent triste comme un adieu,
Voice les mots qu'il dit à la fille de Dieu.

« D'où viens-tu bel Archange? où vas-tu? quelle voie
Suit ton aile d'argent qui dans l'air se déploie?
Vas-tu, te reposant au centre d'un Soleil,
Guider l'ardent foyer de son cercle vermeil;
Ou, troublant les amants d'une crainte idéale,
Leur montrer dans la nuit l'Aurore boréale;
Partager la rosée aux calices des fleurs,
Ou courber sur les monts l'écharpe aux sept couleurs?
Tes soins ne sont-ils pas de surveiller les âmes,
Et de parler, le soir, au coeur des jeunes femmes;
De venir comme un rêve en leurs bras te poser,
Et de leur apporter un fils dans un baiser?
Tels sont tes doux emplois, si du moins j'en veux croire
Ta beauté merveilleuse et tes rayons de gloire.
Mais plutôt n'es-tu pas un ennemi naissant
Qu'instruit à me haïr mon rival trop puissant?
Ah! peut-être est-ce toi qui, m'offensant moi-même,
Conduiras mes Païens sous les eaux du baptême;
Car toujours l'ennemi m'oppose triomphant
Le regard d'une vierge ou la voix d'un enfant.
Je suis un exilé que tu cherchais peut-être:
Mais s'il est vrai, prends garde au Dieu jaloux ton maître;
C'est pour avoir aimé, c'est pour avoir sauvé,
Que je suis malheureux, que je suis réprouvé.
Chaste beauté! viens-tu me combattre ou m'absoudre?
Tu descends de ce Ciel qui m'envoya la foudre,
Mais si douce à mes yeux, que je ne sais pourquoi
Tu viens aussi, d'en haut, bel Ange contre moi. »

Ainsi l'Esprit parlait. A sa voix caressante,
Prestige préparé contre une âme innocente,
A ces douces lueurs, au magique appareil
De cet Ange si doux, à ses frères pareil,
L'habitante de Cieux, de son aile voilée,
Montait en reculant sur sa route étoilée,
Comme on voit la baigneuse au milieu de roseaux
Fuir un jeune nageur qu'elle a vu sous les eaux.
Mais en vain ses deux pieds s'éloignaient du nuage
Autant que la colombe, en deux jours de voyage,
Peut s'éloigner d'Alep et de la blanche tour
D'où la sultane envoie une lettre d'amour:
Sous l'éclair d'un regard sa force fut brisée;
Et dès qu'il vit ployer son aile maîtrisée,
L'ennemi séducteur continua tout bas:

« Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas.
Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme
Dans les désirs du coeur, dans les rêves de l'âme,
Dans les liens des corps, attraits mystérieux,
Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux.
C'est moi qui fais parler l'épouse dans ses songes
La jeune fille heureuse apprend d'heureux mensonges;
Je leur donne des nuits qui consolent des jours,
Je suis le Roi secret des secrètes amours.
J'unis les coeurs, je romps les chaînes rigoureuses,
Comme le papillon sur ses ailes poudreuses
Porte aux gazons émus des peuplades de fleurs,
Et leur fait des amours sans périls et sans pleurs.
J'ai pris au Créateur sa faible créature;
Nous avons, malgré lui, partagé la Nature:
Je le laisse, orgueilleux des bruits du jour vermeil,
Cacher des astres d'or sous l'éclat d'un Soleil;
Moi, j'ai l'ombre muette, et je donne à la terre
La volupté des soirs et les biens du mystère;.

« Es-tu venue, avec quelques Anges des cieux,
Admirer de mes nuits le cours délicieux?
As-tu vu leurs trésors? Sais-tu quelles merveilles
Des Anges ténébreux accompagnent les veilles?

« Sitôt que, balancé sous le pâle horizon
Le Soleil rougissant a quitté le gazon,
Innombrables Esprits, nous volons dans les ombres
En secouant dans l'air nos chevelures sombres:
L'odorante rosée alors jusqu'au matin
Pleur sur les orangers, les lilas et le thym.
La Nature, attentive aux lois de mon empire,
M'accueille avec amour, m'écoute et me respire;
Je redeviens son âme, et pour mes doux projets
Du fond des éléments j'évoque mes sujets.
Convive accoutumé de ma nocturne fête,
Chacun d'eux en chantant à s'y rendre s'apprête.
Vers le ciel étoilé, dans l'orgueil de son vol,
S'élance le premier l'éloquent rossignol;
Sa voix sonore, à l'onde, à la terre, à la nue,
De mon heure chérie annonce la venue;
Il vante mon approche aux pâles alisiers,
Il la redit encore aux humides rosiers;
Héraut harmonieux, partout il me proclame;
Tous les oiseaux de l'ombre ouvrent leurs yeux de flamme.
Le vermisseau reluit; son front de diamant
Répète auprès des fleurs les feux du firmament,
Et lute de clartés avec le météore
Qui rôde sur les eaux comme une pâle aurore.
L'étoile des marais, que détache ma main,
Tombe et trace dans l'air un lumineux chemin.

« Dédaignant le remords et sa triste chimère,
Si la vierge a quitté la couche de sa mère,
Ces flambeaux naturels s'allument sous ses pas,
Et sa lèvre s'altère et vient près du rivage
Chercher comme une coupe un profonde coquillage,
L'eau soupire et bouillonne, et devant ses pas nus
Jette aux bords sablonneux la conque de Vénus.
Des Esprits lui font voir de merveilleuses choses
Sous des bosquets remplis de la senteur des roses;
Elle aperçoit sur l'herbe, où leur main la conduit,
Ces fleurs dont la beauté ne s'ouvre que la nuit,
Pour qui l'aube du jour aussi sera cruelle,
Et dont le sein modeste a des amours comme elle.
Le silence la suit; tout dort profondément;
L'ombre écoute un mystère avec recuillement.
Les vents des prés voisins, apportent l'ambroisie
Sur la couche des bois que l'amant a choisie.
Bientôt deux jeunes voix murmurent des propos
Qui des bocage sourds animent le repos;
Au fond de l'orme épais dont l'abri les accueille,
L'oiseau réveillé chant et bruït sous la feuille.
L'hymne de volupté fait tressaillir les airs,
Les arbres ont leurs chants, les buissons leurs concerts,
Et, sur les bords d'une eau qui gémit et s'écoule,
La colombe de nuit languissamment roucoule.

« La voilà sous tes yeux l'oeuvre du Malfaiteur;
Ce méchant qu'on accuse est un Consolateur
Qui pleure sur l'esclave et le dérobe au maître,
Le sauve par amour des chagrins de son être,
Et, dans le mal commun lui-même enseveli,
Lui donne un peu de charme, et quelquefois l'oubli. »

Trois fois, durant ces mots, de l'Archange naissante
La rougeur colora la joue adolescente,
Et, luttant par trois fois contre un regard impur,
Une paupière d'or voila ses yeux d'azur.

CHANT TROISIÈME

CHUTE

D'où venez-vous, Pudeur, noble crainte, ô Mystère
Qu'au temps de son enfance a vu naître la terre,
Fleur de ses premiers jours qui germez parmi nous,
Rose du Paradis! Pudeur, d'où venez-vous?
Vous pouvez seule encor remplacer l'Innocence,
Mais l'arbre défendu vous a donné naissance;
Au charme des vertus votre charme est égal,
Mais vous êtes aussi le premier pas du mal;
D'un chaste vêtement votre sein se decore,
Ève avant le serpent n'en avait pas encore;
Et si le voile pur orne votre maintien,
C'est un voile toujours, et le crime a le sien;
Tout vous trouble, un regard blesse votre paupière,
Mais l'enfant ne craint rien, et cherche la lumière.
Sous ce pouvoir nouveau la Vierge fléchissait,
Elle tombait déjà, car elle rougissait;
Déjà presque soumise au joug de l'Esprit sombre,
Elle descend, remonte et redescend dans l'ombre.
Telle on voit la perdrix voltiger et planer
Sur des épis brisés qu'elle voudrait glaner,
Car tout son nid l'attend; si son vol se hasarde,
Son regard ne peut fuir celui qui la regarde...
Et c'est le chien d'arrêt qui, sombre surveillant,
La suit, la suit toujours d'un oeil fixe et brillant.

O des instants d'amour ineffable délire!
Le coeur répond au coeur comme l'air à la lyre.
Ainsi qu'un jeune amant, interprète adoré,
Explique le désir par lui-même inspiré,
Et contre la pudeur aidant sa bien-aimée,
Entraînant dans ses bras sa faiblesse charmée,
Tout enivré d'espoir, plus qu'à demi vainqueur,
Prononce les serments qu'elle fait dans son coeur,
Le prince des Esprits, d'une voix oppressée,
De la Vierge timide expliquait la pensée.
Éloa, sans parler, disait: « Je suis à toi; »
Et l'Ange ténébreux dit tout haut: « Sois à moi!

« Sois à moi, sois ma soeur; je t'appartiens moi-même;
Je t'ai bien meritée, et dès longtemps je t'aime.
Car je t'ai vue un jour. Parmi les fils de l'air
Je me mêlais, voilé comme un Soleil d'hiver.
Je revis une fois l'ineffable contrée,
Des peuples lumineux la patrie azurée.
Et n'eus pas un regret d'avoir quitté ces lieux
Où la crainte toujours siège parmi les Dieux.
Toi seule m'apparus comme une jeune étoile
Qui de la vaste nuit perce à l'écart le voile;
Toi seule me parus ce qu'on cherche toujours,
Ce que l'homme poursuit dans l'ombre de ses jours,
Le Dieu qui du bonheur connaît seul le mystère,
Et la Reine qu'attend mon trône solitaire.
Enfin par ta présence habile a me charmer,
Il me fut révélé que je pouvais aimer.

Soit que tes yeux, voilé d'une ombre de tristesse,
Aient entendu les miens qui les cherchaient sans cesse,
Soit que ton origine, aussi douce que toi,
T'ait fait une patrie un peu plus près de moi,
Je ne sais, mais depuis l'heure qui te vit naître,
Dans tout être créé j'ai cru te reconnaître;
J'ai trois fois en pleurant passé dans l'Univers;
Je te cherchais partout, dans un souffle des airs,
Dans un rayon tombé du disque de la lune,
Dans l'étoile qui fuit le ciel qui l'importune,
Mais tu n'entendis rien, mais tu ne me vis pas.
Dans l'arc-en-ciel, passage aux Anges familier,
Ou sur le lit moelleux des neiges du glacier;
Des parfums de ton vol je respirai la trace;
En vain j'interrogeais les globes de l'espace,
Du chars des astres purs j'obscurcis les essieux,
Je voilai leurs rayons pour attirer tes yeux,
J'osai même, enhardi par mon nouveau délire,
Toucher les fibres d'or de la céleste lyre:
Mais tu n'entendis rien, mais tu ne me vis pas.
Je revins à la Terre, et je glissai mes pas
Sous les abris de l'homme où tu reçus naissance.
Je croyais t'y trouver protégeant l'innocence,
Au berceau balancé d'un enfant endormi
Rafraîchissant sa lèvre avec un souffle ami;
Ou bien comme un rideau développant ton aile,
Et gardant contre moi, timide sentinelle,
Le sommeil de la vierge aux côtés de sa soeur
Qui, rêvant sur son sein, le presse avec douceur.
Mais seul je retournai, sous ma belle demeure,
J'y pleurai comme ici, j'y gémis, jusqu'à l'heure
Où le son de ton vol m'émut, me fit trembler,
Comme un prêtre qui sent que son Dieu va parler. »

Il disait; et bientôt, comme une jeune Reine
Qui rougit de plaisir au nom de souveraine,
Et fait à ses sujets un geste gracieux,
Ou donne à leurs transports un regard de ses yeux,
Éloa, soulevant le voile de sa tête,
Avec un doux sourire à lui parler s'apprête,
Descend plus près de lui, se penche, et mollement
Contemple avec orgueil son immortel amant.
Son beau sein, comme un flot qui sur la rive expire,
Pour la première fois se soulève et soupire;
Son bras, comme un lys blanc sur le lac suspendu,
S'approche sans effroi lentement étendu:
Sa bouche parfumée en s'ouvrant semble éclore
Comme la jeune rose aux faveurs de l'aurore,
Quand le matin lui verse une fraîche liqueur,
Et q'un rayon du jour entre jusqu'à son coeur.
Elle parle, et sa voix dans un beau son rassemble
Ce que les plus doux bruits auraient de grâce ensemble;
Et la lyre accordée aux flûtes dans les bois,
Et l'oiseau qui se plaint pour la première fois,
Et la mer quand ses flots apportent sur la grève
Les chants du soir aux pieds du voyageur qui rêve,
Et le vent qui se joue aux cloches des hameaux,
Ou fait gémir les joncs de las fuite des eaux:
« Puisque vous êtes beau, vous êtes bon, sans doute;
Car sitôt que des Cieux une âme prend la route,
Comme un saint vêtement, nous voyons sa bonté
Lui donner en entrant l'éternelle beauté
Mais pourquoi vos discours m'inspirent-ils la crainte?
Pourquoi sur votre front tant de douleur empreinte?
Comment avez-vous pu descendre du Saint Lieu?
Et comment m'aimez-vous, si vous n'aimez pas Dieu? »

Le trouble des regards, grâce de la décence,
Accompagnait ces mots, forts comme l'innocence;
Ils tombaient de sa bouche aussi doux, aussi purs
Que la neige en hiver sur les coteaux obscurs;
Et comme, tout nourris de l'essence première,
Les Anges ont au coeur des sources de lumière,
Tandis qu'elle parlait, ses ailes à l'entour
Et son sein et ses bras répandirent le jour:
Ainsi le diamant luit au milieu des ombres.
L'Archange s'en effraie, et sous ses cheveux sombres
Cherche un épais refuge à ses yeux éblouis;
Il pensa qu'à la fin des Temps évanouis,
Il lui faudra de même envisager son Maître,
Et qu'un regard de Dieu le brisera peut-être;
Il se rappelle aussi tout ce qu'il a souffert
Après avoir tenté Jésus dans le désert.
Il tremble; sur son coeur où l'Enfer recommence,
Comme un sombre manteau jette son aile immense,
Et veut fuir. La terreur réveillait tous ses maux.

Sur la neige des monts, couronne des hameaux,
L'Espagnol a blessé l'aigle des Asturies,
Dont le vol menaçait ses blanches bergeries;
Hérissé, l'oiseau part et fait pleuvoir le sang,
Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend,
Regarde son Soleil, d'un bec ouvert l'aspire,
Croit reprendre la vie au flamboyant empire;
Dans un fluide d'or il nage puissamment,
Et parmi les rayons se balance un moment:
Mais l'homme l'a frappé d'une atteinte trop sûre;
Il sent le plomb chasseur fondre dans sa blessure;
Son aile se dépouille, et son royal manteau,
Vole comme un duvet qu'arrache le couteau.
Dépossédé des airs, son poids le précipite;
Dans la neige du mont il s'enfonce et palpite,
Et la glace terrestre a d'un pesant sommeil
Fermé cet oeil puissant respecté du Soleil.

Tel retrouvant ses maux au fond de sa mémoire,
L'Ange maudit pencha sa chevelure noire
Et se dit, pénétré d'un chagrin infernal:
« Triste amour du péché! sombres désirs du mal!
De l'orgueil, du savoir gigantesques pensées!
Comment ai-je connu vos ardeurs insensées?
Maudit soit le moment où j'ai mesuré Dieu!
Simplicité du coeur à qui j'ai dit adieu!
Je tremble devant toi, mais pourtant je t'adore;
Je suis moins criminel puisque je t'aime encore;
Mais dans mon sein flétri tu ne reviendras pas!
Loin de ce que j'etais, quoi! j'ai fait tant de pas!
Et de moi-même à moi si grande est la distance
Que je ne comprends plus ce que dit l'innocence;
Je souffre, et mon esprit par le mal abattu
Ne peut plus remonter jusqu'à tant de vertu.
Qu'êtes-vous devenus, jours de paix, jours célestes!
Quand j'allais, le premier de ces Anges modestes,
Prier à deux genoux devant l'antique Loi,
Et ne pensais jamais au delà de la foi?
L'éternité pour moi s'ouvrait comme une fête;
Et des fleurs dans mes mains, des rayons sur ma tête,
Je souriais, j'étais... J'aurais peut-être aimé!

Le Tentateur lui-même était presque charmé,
Il avait oublié son art et sa victime,
Et son coeur un moment reposa du crime.
Il répétait tout bas, et le front dans ses mains:
« Si je vous connaissais, ô larmes des humains! »

Ah! si dans ce moment la Vierge eût pu l'entendre,
Si la céleste main qu'elle eût osé lui tendre
L'eût saisi repentant, docile à remonter...
Qui sait? le mal peut-être eût cessé d'exister.
Mais sitôt qu'elle vit sur sa tête pensive
De l'Enfer décelé la douleur convulsive,
Étonée et tremblante, elle éleva ses yeux;
Plus forte, elle parut se souvenir des Cieux
Et souleva deux fois ses ailes argentées
Entr'ouvrant pour gémir ses lèvres enchantées,
Ainsi qu'un jeune enfant, s'attachant aux roseaux,
Tente de faibles cris étouffés sous les eaux.
Il la vit prête à fuir vers les Cieux de lumière.
Comme un tigre éveillé bondit dans la poussière,
Aussitôt en lui-même, et plus fort désormais,
Retrouvant cet esprit qui ne fléchit jamais,
Ce noir esprit du mal qu'irrite l'innocence,
Il rougit d'avoir pu douter de sa puissance,
Il rétablit la paix sur son front radieux,
Rallume tout à coup l'audace de ses yeux,
Et longtemps en silence il regarde et contemple
Comme pour lui montrer qu'elle résiste en vain
La victime du Ciel qu'il destine à son temple,
Et s'endurcir lui-même à ce regard divin.
Sans amour, sans remords, au fond d'un coeur de glace,
Des coups qu'il va porter il médite la place,
Et pareil au guerrier qui, tranquille à dessein,
Dans les défauts du fer cherche à frapper le sein,
Il compose ses traits sur les désirs de l'Ange;
Son air, sa voix, son geste et son maintien, tout change,
Sans venir de son coeur, des pleurs fallacieux
Paraissent tout à coup sur le bord de ses yeux.
La Vierge dans le Ciel n'avait pas vu de larmes
Et s'arrête; un soupir augmente ses alarmes.
Il pleure amèrement comme un homme exilé,
Comme une veuve auprès de son fils immolé;
Ses cheveux dénoués sont épars; rien n'arrête
Les sanglots de son sein qui soulèvent sa tête.
Éloa vient et pleure; ils se parlent ainsi:

« Que vous ai-je donc fait? Qu'avez-vous? Me voici.
— Tu cherches à me fuir, et pour toujours peut-être.
Combien tu me punis de m'être fait connaître!
— J'aimerais mieux rester; mais le Seigneur m'attend.
Je veux parler pour vous, souvent il nous entend.
— Il ne peut rien sur moi, jamais mon sort ne change,
Et toi seule es le Dieu qui peut sauver un Ange.
— Que puis-je faire? Hélas! dites, faut-il rester?
— Oui, descends jusqu'à moi, car je ne puis monter.
— Mais quel don voulez-vous? — Le plus beau, c'est nous-mêmes.
Viens. — M'exiler du Ciel? — Qu'importe, si tu m'aimes
Touche ma main. Bientôt dans un mépris égal
Se confondront pour nous et le bien et le mal.
Tu n'as jamais compris ce qu'on trouve de charmes
A présenter son sein pour y cacher des larmes.
Viens, il est un bonheur que moi seul t'apprendrai;
Tu m'ouvriras ton âme, et je l'y répandrai;
Comme l'aube et la lune au couchant reposée
Confondent leurs rayons, ou comme la rosée
Dans une perle seule unit deux de ses pleurs
Pour s'empreindre du baume exhalé par les fleurs,
Comme un double flambeau réunit ses deux flammes,
Non moins étroitement nous unirons nos âmes.
— Je t'aime et je descends. Mais que diront les Cieux?

En ce moment passa dans l'air, loin de leurs yeux,
Un des célestes choeurs où, parmi les louanges,
On entendit ces mots que répétaient les Anges:
« Gloire dans l'Univers dans les Temps à celui
Qui s'immole à jamais pour le salut d'autrui! »
Les Cieux semblaient parler. C'en était trop pour elle.

Deux fois encor levant sa paupière infidèle,
Promenant des regards encore irrésolus,
Elle chercha ses Cieux qu'elle ne voyait plus.

Des Anges au Chaos allaient puiser des mondes.
Passant avec terreur dans ses plaines profondes,
Tandis qu'ils remplissaient les messages de Dieu,
Ils ont tous vu tomber un nuage de feu.
Des plaintes de douleur, des réponses cruelles
Se mêlaient dans la flamme au battement des ailes:

« Où me conduisez-vous, bel Ange? — Viens toujours.
— Que votre voix est triste, et quel sombre discours!
N'est-ce pas Éloa qui soulève ta chaîne?
J'ai cru t'avoir sauvé. — Non, c'est moi qui t'entraîne.
— Si nous sommes unis, peu m'importe en quel lieu!
Nomme-moi donc encore ou ta Soeur ou ton Dieu!
— J'enlève mon esclave et je tiens ma victime.
— Tu paraissais si bon! Oh! qu'ai-je fait? — Un crime.
— Seras-tu plus heureux du moins, es-tu content?
— Plus triste que jamais. — Qui donc es-tu? — Satan. »

Écrit en 1823, dans les Vosges.

Translation: Alan D. Corré

ELOA
or
THE SISTER OF THE ANGELS

A Mystery

"It is the serpent," she said, "I listened to him and he deceived me."
Genesis.

CANTO THE FIRST

BIRTH

An angel was born on earth at the time
When the Mediator was saving its inhabitants.
Jesus had left the walls of Bethany
With his little-known following, banished like himself.
He fled at a slow pace across the countryside;
Sometimes he stopped, praying and consoling,
Seated besides a field which he took as a symbol,
And he spoke the parable of the Samaritan,
The lost ewe, and the bad shepherd,
And the whited sepulchre compared to a hypocrite.
Following from there his peaceful way,
He listened to the request of the Canaanite woman,
And taught his ways to the maiden who had no guide,
Then laid his hands upon the children.
The man born blind saw, unable to understand it,
The leper and the deaf could be touched and heard;
And everyone devoting tears to him as a farewell,
Left the desert where God had been exiled.
Son of God, and subject to earthly ills,
He began all of them by the greatest: absence.
Abandoning his town, and undergoing the edict
To accomplish in full that which was foretold.

Now, during that time, his friends in Judea
Saw that their end was approaching which he had delayed:
Lazarus, whom he loved and no longer visited
Came to die, as his days were passed.
But is not the friendship of God life?
He departed in the night; his procession was followed
By the two young sisters of the deceased sick man,
Whither he had retired during his perils.
Martha and Mary were they; now Martha was the one
Who dispensed perfumes and ascribed blame to his zeal.
All were grieving; in vain Jesus said: "He is sleeping."
Seeing the shroud and the dead man, he himself
Wept. O holy tear given to friendship!
You were not abandonned to the winds!
A diamond urn, with Seraphim leaning over it,
Invisible to mortals, received it softly;
Like a marvel, astonishing even to the Heavens,
Carried you sparkling to the feet of the Eternal.
A favorable look from the ever-open eye
Touched the ineffable gift and caused it to shine,
And the Holy Spirit, pouring forth his power upon her,
Gave soul and life to the divine essence.
Just as the incense, which burns in the sun's rays,
Changes into pure fire, a brilliant cherry-red,
So was a white and growing form
Seen to go up from the heart of the dazzling urn.
A voice was heard which said: "Eloa!"
And the Angel appeared and said: "Here am I!"

All adorned in the sight of the watching Heavens
She marched towards God like a bride to the Temple,
Her beauteous brow, serene and pure like a beautiful lily,
Raised the folds of an azure veil;
Her hair, parted as with blond sprays,
Lost in the mists of the air their soft waves,
Just as a wandering comet is seen in the skies,
Blending its gracious rays in the bosom of the night;
A rose in the glimmers of the morning dawn
Lacks the virginal blush of its fresh tint;
And the moon, brightening the dense woods
Fails to attain the sweetness of even one of its sweet looks.
Her wings were of silver; under a pale robe
Her white foot by turns disclosed and hid itself,
And her heaving breast, scarce perceived,
Raised the contours of the heavenly film.
She was both, a woman and a charming Angel;
For the spirit people, a loving family,
Near us, for us, prays and watches ever,
Uniting pure essences in holy acts of love.
Raphael the Archangel, when he came to Earth,
Under the cradle of Eden retold this sweet mystery.
But none of these sisters whom God created for them
Brought more joy to the heaven of the ever-happy.

The burning Cherubim enveloped by six wings,
The tender Seraphim, the gods of faithful loves,
The Thrones, the Virtues, the Princes, the Fiery Ones,
The Rulers, the Guardians, the Splendors,
And the Pious Dreams, and the Holy Praises,
And all the pure Angels, and all the great Archangels,
And all that Heaven has of denizens,
All simultaneously veiled by their golden wings,
Lowered their foreheads right to her snow-white feet,
And her sisters the Virgins, joined in a procession,
Just as round the moon the evening fires are seen,
Held hands and ran to see her.
Golden harps hung from the chaste girdles;
And flowers which Nature can grow only in Heaven,
Flowers not seen of a human summer,
Abounded neath their hands like a heavy rain.

Then did unequaled voices sing:
"Happy the world to which her helpful steps are offered!
When she passes among the unhappy,
A consoling spirit will spread over them.
What globe awaits her steps? What age demands her?
Will other heavens see birth, that she may command them?"

One day...(How can we give the name of "day"
To that which knows nor flight nor return?
Defying the poverty of human tongues,
Eternity conceals itself from our intelligence,
And for us to understand one of these brief instants,
We must seek a name for them among the Times)
One day the inhabitants of the immortal empire,
Who once were careless, united to counsel her:
"Eloa," they said, "Oh, be very careful:
An angel can fall: the most beautiful of us all
Is here no longer. Yet in his initial virtue
He was called the light-bearer;
For he carried love and life in every place,
He carried God's orders to the stars,
The Earth consecrated his matchless beauty
By calling the morning star Lucifer,
A radiant diamond which the Sun had placed
On his vermilion brow amidst his golden hair.
Yet now, 'tis said, he is bereft of diadem,
He groans, he is alone, none love him,
Of crime the blackness weighs upon his eyes,
No longer does he know the tongue of Heaven,
And death resides in the words of his mouth.
He burns what he sees, he withers what he touches,
He senses not evil or good deeds;
Joyless is he at the ills which he has done.
Heaven where once he lived is troubled by his memory,
No angel will dare tell you his story,
No Saint would dare ever to utter his name.
They thought that Eloa would curse him; but no,
Fear did not change at all her untroubled face,
And this was an alarming omen for Heaven.
Not to tremble was her first impulse,
But rather to draw near as it were to help;
Sadness appeared on her icy lip
As soon as a sad thought offered itself;
She learned to dream, and her innocent face
Fell blushing at this unknown trouble.
A tear shone on her eyelid.
Happy the heart whose first tear is thus shed!

This Angel had those troubles which pester oft our days
And pursue the great in their illustrious course;
But amid the banquets, among the multitude
A man who sighs finds solitude;
The noise of Nations, the noise made by Kings,
Nothing extinguishes in his heart a stronger voice.
Harps of Paradise, you had no wonders!
Live chariots with shining eyes
The Lord's armor, the lodges of the holy place,
The stars of the shepherds, falling from the fingers of God,
The sapphires of the censers, the gold of the heavenly dome,
The delights of the harp, the spice-boxes for cinnamon,
Your harmonious sounds, your splendors, your perfumes
Became importunate to this saddened Angel;
The holy chants troubled her revery,
For nothing satisfied her softened heart.
E'en when the Cherubim portrayed together
Either Christ's acts or those of the Saints,
And rehearsed to Heaven every new Mystery,
Which simultaneously took place on Earth,
The crib offered to the sight of the foreign Magi,
The family in the desert, the obeisance of the shepherds—
Eloa stepped back from the divine spectacle,
Away from their crowd, far from the brilliant Tabernacle,
She sought out some obscure cloud
Where she might at least freely dream.

The Angels have nights just as humans do.
There is in Heaven a pure spring
Whose sparkling water runs there on cherry-red sand;
When an Angel draws it, he sleeps, but with a sleep
Whose solitary charm the best-loved
Of earthly lovers would not forgo
Even to see again sleeping next to him
The beauty using his arm as a pillow.
But in vain Eloa bathed in those waters,
Her restless pain was too deep for them;
Constantly at night she saw in a dream
An unhappy Angel who begged her from afar.
Often the Virgins, to grasp her pain,
Uttering a prayer tacit and vain,
Surrounded her with care, adding only suffering,
Asked what treasures they might offer her,
What might be the price of her eternal life,
If heavenly joys failed her desire:
Why sought her gaze no longer
The countenance of an Archangel or the Seraphim.
Eloa replied in a word:
"None of them has need of him whom I console.
He is said to be a..." But, turning away,
The Virgins fled, and did not say his name.

However, alone one day, their timid companion
Looked at the heavenly fields around her,
Extended her wing, and smiled, took off, and in the air
Sought her friendly Earth, or some barren stars.

So in the forests of Louisiana,
Cradled 'neath the bamboos and long vines,
The humming bird breaks his sun-ripened egg
And leaves his flowery bed.
A green emerald crowns his head,
The purple of the wings on his back is already there,
An azure breastplate adorns his young heart,
And he departs to struggle victoriously with the breezes.
In places connected to the light he flaunts
His feathers which abhor the dust;
This daring traveler visits the palm tree,
Surprising the pigeon under its wild cover.
The perfumed plain is first to be abandoned;
Ambitious, he flits from maple to ash
And finds the desert for all his feasts
In front of the palm-tree or in the arms of the cypress;
But the woods are too big for his nascent wings,
And the flowers of the cradle of these places are not there;
He looks for them on the green savannah;
The bird-catching snakes they can hide
Scare him less than the dry forests.
The capers hidden in their chaste prisons,
The strawberries sweet-scented amid their lawns.
Similarly did Eloa, strong from birth,
Passed the white road where undying fires
Burned at the feet of God like a mass of altars.
Sometimes she poised on two young planets,
Sometimes she placed her feet on the surface of comets,
In order to seek out beings born elsewhere.
Then she arrived at the bottom of the lowest Heavens.

The Ether has its divisions of enormous size,
Up to the perpetual shade where Chaos begins.
As soon as an Angel flees the limitless blue,
The cupola of sapphires filled by the Trinity,
He finds a less pure air; there clouds pass by,
Vapors twist, storms writhe
Like a nimble watchman; their profundity
Extinguish for us the warmth of divinely breathèd air.
But beyond our Suns, and beneath the atmospheres
Where in strict circle hang our swaying spheres,
Space is empty, sad, dark, and furrowèd
By a black whirlwind slowly dragged along.
A pale, weak day fails to light up the mist
Beneath it is Chaos and incomprehensible night,
A bottomless, impalpable void appears.

The pure Spirits, children of light,
Reach not unto the last of these three regions,
And never would a beautiful Seraph wander
Onto those confused divisions of which Hell is last.
E'en the Cherubim, so strong and dutiful,
Fear the impure air may fail beneath their wings,
Afraid they may be forced, in this their risky flight,
To fall to th' bottom of shadowy Chaos.
What would become of such a defenseless exile?
The perpetual offense of demon laughter,
Their words, their mocking play, would redden his cheek.
Yet greater peril! Mayhap he needs must hear
Some smooth and tender farewell song,
Some celestial regret, a sad canticle,
Sung sweetly by an unhappy Angel.
His ear being touched by the sound,
He even might forget his heavenly home,
Find satisfaction in this Night, a liking
For the songs and pity which joined them.
Indeed, how could he ever go back to the azure vault,
Presenting to the glaring, golden light
His tousled, tarnished locks,
Drab wings; arms, neck yellowish-brown,
A pale visage strangely streaked,
Amid the serene countenances of the dwellers of the clouds?
What of the eyes whose redness betrays their having wept?
What of the feet still black with pestiferous fire?
This is why the Angels of these places,
Ever prudent, ever wise, dread those paths.

Even so, the Virgin Eloa rested there
Fearless 'neath the somber vapors:
Unflustered was she when she saw her power
And the novel good effects of her presence.
Some punished worlds appeared reprieved;
The globes stopped to hear her fly.
If perchance too in the new paths
She touched one of them with the feathers of her wings,
Their discomforts momentarily ceased.
Enemies embraced with surprise;
Daggers fell, with hate forgot.
The smiling captive marched alone, chain-free;
The criminal reentered the law-court;
One fallen from grace sate in his monarch's palace;
Restless insomnia abandoned its prey;
Tears ceased throughout, apart from tears of joy;
Split lovers joined again anent their altars
A rare, surprising thing for mortal men.

CANTO THE SECOND

THE SEDUCTION

Often, deep and solitary, a natural well opens up,
Amid the mountains which overshadow the earth;
Water, falling from heaven, gathers there, a dark mirror,
Where by day the evening stars may be seen.
A village girl drops the fragile clay of her pot there
Into the water by a nimble rope.
She idles there, and long contemplates
The magic tableau of the shining stars,
Which seems to adorn the surface of the subterranean wave,
With a headband held by a queen's hair.
Likewise the Virgin thought to see other skies
At the bottom of Chaos which her lovely eyes observed.
Her vision, dazzled by countless Suns,
Saw first but shadow and abyss;
But soon she saw there wandering blue fires
Like the wavering flashes of the cold marshes;
They went, came back, then made escape again;
Every star seemed to chase a meteor;
And the Angel, smiling at the strange vision,
Followed with her eyes their circular light flight.
It soon appeared to her as if a pure harmony
Leapt out united from each flame to flame:
Such is the plaintive impact and sound vague yet clear
Of crystal balls hanging in the current of air
So that the young Italian in her palace
May sleep to the chimes of the Aeolian harp.
This distant sound became a supernatural chant
Which seemed to come near to the daughter of Heaven;
And these joined fires were like the dawn
Of unlooked for day ready to break forth.
A balmy cloud with a pink glow
Mounted languidly in the inflamed air,
Then slowly formed its ambrosial bed
Like the divans where sleeps soft Asia.
There a hazy celestial form appeared
Like a seated Angel young, sad, charming.

Sometimes a child of the foamy Clyde
Bounds across his misty mountain
And chases a swift buck surprised by his pipe.
From the glaciers of the Arven to the haze of Crona,
He spans the mossy rocks, hurls himself into the chasms;
To cross a torrent he hangs on branches,
Surefoodedly descends and opens new paths
In virgin snow untouched by human foot.
But soon, going astray amid the clouds,
He seeks out the paths hidden by the storms;
There under a rainbow crowning the waters—
If he sees the indistinct tartan of a wandering Scotswoman
And hears her faint voice in the echos—
He stops entranced, believing that his eyes
Have glimpsed the sister of his ancestors,
A yet amorous shade who will cause a misty harp
To reverberate 'neath her transparent fingers.
He looks then for the one whom Ossian named,
And calls on Evir-Coma, standing on his rock...
The yet distant shape of the Angel of the shades
Appeared, no less beautiful, no less indistinct,
And enchantments no less delightful
Filled the eyes of the heavenly Virgin.

Like a sleeping swan which alone, far from the bank,
Surrenders its white wing to the fleeing wave,
The unknown young man reclined softly
On this vaporous bed which glided 'neath his arms.
Purple was his robe, and opal tints,
Fiery or pale, entranced the attention.
Black was his hair, tied with a head-band,
A crown, mayhap a burden:
The gold therein was live like the mystic fires
Twisting and burning on the ancient tripods.
His wing was bent, and its weak color
Copied the pallor of the evening mist.
Many diamonds sparkled gracefully
On his delicate feet, clasped by a gold band;
His arms and all his fingers, gently surrounded
By mysterious rings, dazzled the eyes.
He waved his hand holding a golden scepter,
Like a king reviewing his Army from a mountain,
And fearing lest his vows be not fulfilled,
With an impatient gesture, addresses all his steps.
His mien is disturbed; but he lowers his gaze;
Perhaps he knows the entrancing power of the eyes,
So first he wishes only to show by degrees
Their rays caressing but yet not assured,
Or perhaps he fears also the unintended flame
Which can at a look open up soul to soul.
So in the forest the sweet morning breeze
Begins its sighs with an uncertain noise
Which rouses the earth and makes the wave to quake;
Raising slowly his deep, sweet voice,
And assuming an accent sad as an adieu
Thus he spake to the daughter of God:

"Whence come you, beautiful Archangel? Whither go? What path
Is taken by your silver wing through the air?
Resting at the center of a Sun, are you on your way
To guide the burning hearth of its cherry-red circle;
Or, disconcerting lovers with an ideal fear,
Display to them by night the aurora borealis?—
Or to distribute dew to the calyx of the flower,
Or bend over the mountains the seven-colored sash?
Is not your charge to watch over souls,
And speak at eventide to the heart of young wives,
Coming like a dream to bring a young son
And place him in their arms with a kiss?
Such are your sweet tasks, so I would believe,
Of your marvellous beauty and your glorious beams.
Perhaps though you are a nascent foe
Whom my over-puissant rival instructed to hate me;
Ah! Perhaps you are the one to offend my very self
By leading my Pagans beneath baptismal waters;
For constantly the enemy triumphantly opposes me
With the glance of a virgin, the voice of a child.
Mayhap I am an exile that you sought:
If so, beware the jealous God your lord;
For having loved, for having delivered,
I am unhappy and reproved.
Chaste beauty, come you to fight me or absolve?
You have come from that Heaven which sent down lightening to me
Yet so sweet to my eyes, I know not why
You come from high against me, beautiful Angel."

Thus spake the Spirit. At his caressing voice,
Persuasion prepared against an innocent soul,
At these sweet gleams, the magical device
Of this sweet Angel, like his brethren,
Heavenly Eloa, veiled by her wing,
Stepped back, and mounted her starry road,
As one sees a bathing girl who has spotted
A young swimmer 'neath the water flee to the reeds.
But in vain did her two feet run from the cloud
Just as the dove, in two days of flight,
Can distance herself from Aleppo, from the white tower
Whence the Sultan sends a love letter:
From his flashing look her force was broken;
And when he saw her mastered wing was bent,
The seductive foe continued quite low:

"I am he who is loved and is not known.
On man I have founded my fiery empire
In the desires of the heart, in the dreams of the soul,
In the ties of the bodies, mysterious attractions,
In the treasures of the blood, in the looks of the eyes.
I am he who makes the wife speak in her dreams;
The happy young girl learns happy lies;
I give her nights which console her days;
I am the secret King of secret loves.
I unite hearts, break strong chains,
As the butterfly on its dusty wings
Brings to the bursting lawns a parade of flowers,
Making love to them without perils and tears.
I have taken from the Creator his weak creature;
In his despite, we have carved up Nature:
I let him, proud of the noise of cherry-red day,
Hide the golden stars 'neath the sliver of a Sun;
But I am the silent shadow, giving the earth
The joys of eventide and the good things of the mystery.

"Have you come with several Angels of Heaven
To admire the delicious course of my nights?
Have you seen their treasures? Do you know what marvels
Attend the evenings of the dark Angels?

"As soon as the reddening sun, hanging
Under the pale horizon, leaves the lawn,
We countless Spirits fly in the shadows,
Shaking our somber locks in the air;
Then does the fragrant dew till morn
Rain on the orange trees, the lilacs and the thyme.
Nature, obedient to the laws of my empire,
Welcomes me with love, hears me, breathes me in,
I become again her soul, and for my sweet intents,
Call out my subjects from the depth of elements:
Each one a familiar of my nightly feasts
Sings as he gets ready to attend.
The eloquent nightingale is first to soar aloft
To starry welkin in the pride of flight.
His sonorous voice sings out to wave, to earth,
To cloud, the place of my dear hour;
He vaunts my arrival to the pale service trees,
Repeats it to the dewy rose-bushes.
This harmonious herald everywhere proclaims me;
All the birds of the shadows open their flaming eyes.
The worm shines; his diamond countenance
Throws back to the flowers the fires of firmament,
And vies for brightness with the meteor
Which breaks forth o'er the waters like aurora pale.
The marsh star, detachèd by my hand,
Falling, traces a luminous path in air.

"If, Virgin, you cast off mother's strings,
Disdain remorse, give up your sad illusion,
These natural brands will light up 'neath your feet,
Their clear fire will guide and not deceive you.
If your lip feels thirst, and nears the shore,
To seek a deep shell for a drinking cup,
The water will sigh and boil, and before your naked feet
Cast forth Venus' shell upon the sandy beach.
Spirits will let you see things wonderful
In groves filled with rosy scent;
You see on the grass, where their hand leads you,
Flowers whose beauty blossoms only at night:
For them the dawn of day is cruel as it will be to you;
For like you, their modest breast has its loves.
There follows silence; everything sleeps deeply.
The shade harkens to a mystery, meditating.
The winds, the nearby meadows, bring ambrosia
To the sylvan bed the lover has chosen.
Soon two young voices murmur endearments
Which enliven the repose of copses mute.
At the bottom of the leafy elm whose shade greets them,
The aroused bird sings and rustles the leaves.
A voluptuous hymn thrills the air,
The trees have their songs, the bushes their concerts,
And on the edge of water, sighing, flowing by,
The dove of night warbles languidly.

"Here for your inspection are the 'Evildoer's' works;
This accusèd rogue in truth is a Consoler.
He bewails the slave, and takes him from his lord,
Saves him lovingly from the sorrows of his state,
And burièd himself in the common ill,
Grants him a little charm—and oft nepenthe."

Thrice amid these words the new-born angel's
Budding cheek was colored red,
And three times combatting his impure gaze,
A golden eyelid veiled her azure eyes.

CANTO THE THIRD

THE FALL

Whence come you, Shame, O noble dread, O sphinx,
Whose birth the earth beheld when but a child?
O flow'r of first days, which sprouts among us,
Rose of Paradise, Shame, whence come you?
Only you can replace Innocence
For Eden's forbidden tree gave you birth,
Your charm doth equal virtues' charms and yet
You are as well to evil the first step;
Your bosom is adorned with a chaste veil,
But ere the serpent, Eve had no such thing.
And though a pure veil enhance your dress,
It is still a veil, and the guilt is yours.
Everything bothers you, a glance offends your eyelid,
But the child fears nothing, and seeks the light.
'Neath this new power the Virgin was bending,
Indeed she was already fallen, for she blushed.
Already half submitted to the somber Spirit's yoke,
She goes down, comes up, and goes down again in the shade.
Just so you see the partridge flutter and glide
On some broken ears of wheat which she would glean,
For her entire nest awaits; in her risky flight
She cannot escape the observation of the one watching her...
The hunting dog, that somber observer,
Follows her, ever follows her with fixed and brilliant gaze.

Oh, the ineffable delight of moments of love!
Heart responds to heart like air to the lyre.
Just as a young lover, adored teacher,
Expounds the desire inspired by himself,
And helping his beloved against Shame,
Dragging off her charmed weakness in his arms,
All drunk with hope, more than half victor,
Declares the vows which she makes in her heart,
The Prince of Spirits, in a suffocated voice,
Expounded the thought of the timid Virgin.
Eloa, without speaking, said: "I am yours":
And the Angel of the shadows said aloud: "Be mine!

"Be mine, be my sister, for I myself belong to you;
I have deserved you and loved you for a long time,
For one day I saw you. Through the threads of the air
I mingled, veiled like a winter Sun.
I saw once more the ineffable region
Of the luminous peoples of the azure fatherland,
Where fear always abides among the gods.
You alone appeared to me like a young star
Which well away from the vast night pierces the veil;
You alone appeared to me as what people ever seek,
That which man pursues in the shadow of his days,
The God who alone knows the mystery of happiness,
And the Queen whom my lonely throne awaits.
Finally, through your presence so able to charm me,
It was revealed to me that I could love.

Either your eyes, veiled by a shadow of sadness
Had sensed mine which sought them unceasingly,
Or your origin, as sweet as yourself,
Had made a country for you a little closer to me,
I do not know—but from the hour I saw you born,
I thought I recognized you in each created thing;
Three times I passed weeping through the Universe;
I sought you everywhere, in a whisper of the air,
In a ray fallen from the disk of the moon,
In a star fleeing importunate heaven,
In the rainbow, the path familiar to the Angels,
Or on the mellow bed of the glacier snows;
I breathed in the trace of the perfumes of your flight;
In vain I questioned the globes of space,
I obscured the axle trees of the chariot of the stars,
I veiled their rays to draw your eyes.
Emboldened by my new delight, I even dared
To touch the golden strings of the heavenly lyre:
But you heard nothing, you did not see me.
I returned to Earth, and slid my steps
Under the shade of man where you found birth.
I thought I might find you protecting innocence,
At the swinging cradle of a sleeping babe,
Refreshing her lip with a friendly whisper;
Or else, using your wing like a curtain,
And as a timid sentinel guarding against me
The slumber of a virgin by the side of her sister,
Who, dreaming on her bosom, presses her gently.
But I returned alone to my beautiful house,
I wept there like here, I moaned there, until the hour
That your flight moved me, made me tremble,
Like a priest who feels that his god is about to speak.

He spoke; and soon like a young Queen
Who blushes with pleasure at the name "sovran"
And makes a gracious gesture to her subjects
Or responds to their rapture with a glance of her eyes,
Eloa, raising the veil from her head
Got ready to speak to him with a sweet smile,
Went down closer to him, bent over, and gently
Contemplated with pride her immortal lover.
Her beautiful bosom, like a wave dissolving on the shore,
For the first time rose and sighed;
Her arm, like a white lily floating on a lake,
Stretched out, fearlessly approached.
Her perfumed mouth as it parted seemed to burst open
Like a new rose at the behest of dawn,
When morning spills on her a fresh liquor,
And the gleam of the day enters her heart.
She spoke, and her voice mellifluously assembled
All that the sweetest sounds might blend together:
A lyre harmonizing with flutes in the woods,
A bird's plaintive cry for the very first time,
The sea as its waves reach up to the shore,
Evening chants at the steps of a dreaming traveler,
The wind playing with the bells of the hamlets,
Or making the rushes sigh from the flow of the waters:
"Since you are handsome, good you needs must be.
For when a soul quits Heaven,
Like a holy vestment we see its goodness
Give it eternal beauty entering.
Yet...wherefore does your speech instill dread in me?
Why is your brow impressed with so much sadness?
How could you come down from the Holy Place?
And how, not loving God, can you love me?

Troubled looks, the grace of decency
Accompanied these words, strong in innocence;
They fell from her mouth, as sweet, as pure
As winter snows on dark slopes;
Since the Angels are nourished by the prime essence,
They have at their heart sources of light.
While she spoke, her wings round about,
Her bosom and her arms lit up the day:
So does a diamond sparkle in the shadows.
This terrified the Archangel; 'neath his somber hair
He sought a thick refuge for his dazzled eyes;
He thought how at the end of vanished time
He will thus see his Master!
How a glance from God may shatter him;
Also he remembered all he suffered
When he tempted Jesus in the desert.
He trembled; o'er his heart where Hell was recommencing
He threw his enormous wing like a somber cloak,
And wanted to flee. Terror displayed all its ills.

On the mountain snows, the crown of the hamlets,
A Spaniard has wounded the Asturian eagle,
Whose flight threatens its white sheep pens;
The wounded bird has left, its blood rains down;
Toward the sky it flies, swift as the light therefrom,
Looks at his Sun, breathes in through open beak,
Believing he can recover life from that flaming empire;
Powerfully he swims through the golden fluid,
And hovers for a moment 'mid the rays.
But the man has shot him with too sure a reach;
He feels the lead pursuing sink into his wound.
His wing is shed, and his royal mantle
Flies like a fleece giving way to the shearer's knife.
Deprived of air, his weight now casts him down;
Thrust into the mountain snow, he twitches,
And the terrestrial ice has closed that powerful eye
From the Sun in a heavy sleep.

So retrieving past ills from the depth of his memory,
The accursed Angel tilted up his black mop of hair,
And imbued with infernal agony thus did speak:
"Oh, how sad the love of sin! How dark the desires of evil!
How immense the thoughts of knowledge!
How came I to know your senseless ardor?
Cursed be the time that I stood up to God;
Oh, the simplicity of heart to which I bade adieu!
I tremble before you, yet I adore you still;
I am less the criminal, since I still love you:
But into my withered heart you will come nevermore!
I'm far from what I was, yea, so many steps I've ta'en
And now so great the distance from myself to me
That I can grasp no longer what innocence has to say.
I suffer, and my spirit, battered by evil,
No longer can attain such heights of virtue.
What has become of you, O peaceful, heavenly days
When, first among the modest Angels, I went forth
To genuflect before the ancient Law,
And thought of nothing beyond faith?
Eternity opened before me like a feast,
With flowers in my hands, a diadem on my head,
I smiled, I was...Perhaps I could have loved!"

The Tempter himself was almost charmed;
He had forgot his wiles and his victim,
And for a moment he drew back from his crime.
Quite low he repeated, with his brow in his hands:
"O human tears, would that I had known you!"

Ah, if in that moment the Virgin could have heard him,
Had he grasped repentant, ready to mount again,
The heavenly hand she would venture to stretch out to him...
Who knows? Perhaps evil had ceased to exist.
But when she detected on his pensive head
The writhing pain of Hell,
She raised her eyes astounded and a-trembling;
Strenthening herself, she seemed to recall the Heavens,
And twice raised up her silvery wings,
Half-opening her enchanted lips to sigh,
Just as a young child tangled up in weeds
Utters weak, strangled cries 'neath the water.
Seeing her ready to flee to the Heavens of light,
Like a roused tiger leaping in the dust,
So, finding in himself—with ever-increasing force—
That dark spirit which never flags,
That spirit of evil which is irritated by innocence,
He blushed at having doubted his own power,
Reset complacency on his radiant countenance,
Lit up forthwith his eyes' audacious sparkle,
And long regarded quietly contemplating
The victim from Heaven whom he has destined for his temple.
As it were, he would show her that she resists in vain,
Thus strengthening himself against this divine vision.
He considered the place of the wounds he would inflict
Bereft of love, without remorse, from the depths of an icy heart.
Just as the warrior, purposely calm, seeks out
The chinks in his foe's armor to smite his breast,
He tailors his traits to the desires of the Angel;
Everything changes, his air, his voice, his gestures, his stature,
Crocodile tears, not from the heart, straightway appear at his eyes' edge.
In heaven the Virgin had not seen tears.
She stops; a sigh increases her alarm.
He weeps bitterly like an exile,
Like a widow over her sacrificed son;
His untied hair is scattered; nothing stops
The sobs of his breast which raise his head.
Eloa comes and weeps; they converse thus:

"What have I done to you then? What's wrong? I'm here."
"You want to run from me, perhaps for ever.
How you punish me for having got to know you!"
"I would prefer to stay; but the Lord awaits me.
I want to speak up for you, often He listens to us."
"He can do nothing for me. My lot cannot be changed.
You alone are the god who can save an Angel."
"What can I do? Alas, tell me, must I stay?"
"Yes, come down to me, because I cannot come up."
"But what gift do you want?" "The finest: ourselves.
Come." "Exile myself from Heaven?" "What does it matter, if you love me?
Touch my hand. Soon with equal scorn
Good and evil will be confounded for us.
You have never understood the charm to be found
In offering one's breast to hide there the tears of another.
Come. There is a happiness which I alone can teach you.
You will open your soul, and I will broaden it there;
Just as the dawn and the setting moon
Blend their rays, and as the dew
In a single pearl unites two of its tears
In order to be imprinted with the balm exhaled by flowers,
As a double torch joins its two beams
No less strictly shall we join our souls."
"I love you. I'll go down. But what will Heaven say?"

At that moment, in the air, far from their eyes, there passed
One of the heavenly choirs, where, among the praises,
Could be heard these words which the Angels repeated:
"Glory in the Universe, and the Times, to one
Who sacrifices herself for the benefit of another!"
It seemed as if the Heavens spoke. It was enough for her.

Yet twice raising her faithless eyelid,
Looking around, irresolute yet,
She looked for her Heavens, which she could no longer see.

Some Angels were going to drag some worlds to Chaos.
Passing with terror through these deep plains,
While fulfiling the messages of God,
They saw a cloud of fire fall.
Cries of pain, cruel responses,
Mixed together in the flame to the flapping of wings.

"Where are you taking me, beautiful Angel?" "Come on."
"How sad is your voice, and somber your talk!
Is not Eloa removing your chain?
I thought I had saved you." "No, it is I who am dragging you off."
"If we are together, I don't care where it is!
Call me then your Sister or your God!"
"I carry off my slave, I have my victim."
"You seemed so good! Oh, what have I done?" "A crime."
"Will you at least be happier, are you content?"
"Sadder than ever." "Who are you, then?" "Satan."

Written in 1823, in Les Vosges.